Une figure de la Résistance à découvrir

mai 18th, 2015 § Commentaires fermés sur Une figure de la Résistance à découvrir § permalink

Pour la dernière date de la neuvième saison, Arts et cloître a reçu Hubert Briand pour une conférence très documentée sur Franz Stock (1904-1948), prêtre allemand figure de la Résistance et de la réconciliation entre l’Allemagne et la France.

A. Kilar C Centre international Franz Stock, Chartres

Hubert Briand a été à l’origine du classement de la fresque de Franz Stock sur la liste des monuments historiques, au séminaire des barbelés à Chartres, alors qu’il était militaire ce qui a permis de préserver l’ensemble de l’ancien séminaire des barbelés de Chartres. Ce breton y officie aujourd’hui et veille avec d’autres bénévoles de l’association Franz Stock à faire connaître ce « personnage hors du commun » par le biais de visites et conférences.
Mais qui était donc Franz Stock ? « Il naît en Westphalie en 1904 dans une famille de six enfants. Son père ayant été mobilisé en Russie, il est obligé d’aider sa mère à faire vivre la famille. Il est bien souvent plus au travail qu’à l’école. Mais il a déjà l’idée de rentrer dans les ordres. Lorsque son père revient, il passe son bac et intègre un mouvement de jeunesse, Source vive. Le jeune Franz Stock est très ouvert à d’autres cultures. Il a aussi un violon d’Ingres qui est la peinture. Il est très attiré par l’école de Pont-Aven. » Il entre chez les compagnons de Saint-François, créé par Joseph Folliet.

Franz Stock a accompagné entre 1 400 et 1 800 exécutés

Il vient étudier au séminaire des Carmes à Paris puis rentre à Paderborn (Allemagne) où il est ordonné prêtre en 1932. Dans sa première paroisse, il doit apprendre le polonais pour communiquer avec ses ouailles. Puis il sera curé de la paroisse allemande à Paris. Il fait venir sa sœur Francisca pour l’aider à accueillir les jeunes Allemands un peu perdus. Il est ensuite mis en demeure de rentrer en Allemagne, ce qu’il fait. Mais il revient ensuite à Paris à la paroisse allemande. Il est nommé aumônier auxiliaire des prisons parisiennes. C’est l’époque des premières exécutions à Paris, dont celle du jeune Jacques Bonsergent, le 10 novembre 1940, accompagné par Franz Stock dans ses derniers instants.
La lettre de Franz Stock à la famille, lue par une des descendantes de Bonsergent qui habite Molsheim, fut un moment émouvant. Hubert Briand indique que Franz Stock a accompagné entre 1 400 et 1 800 exécutés. Il y eut 4 500 fusillés en région parisienne. Franz Stock n’a pas renié sa patrie, l’Allemagne, mais il a compris cette lutte contre l’Allemagne nazie. Il faisait passer des informations aux familles mais demandait qu’on ne lui confie pas de secrets compromettant en confession.
D’Estienne d’Orves mentionne le mouvement de recul qu’il eut par rapport à Franz Stock, en se demandant s’il n’était pas de la Gestapo. Comment Franz Stock a pu, au milieu de ses événements tragiques, garder la confiance des Allemands et des Français ? Cela reste un mystère. « Il aidait tout le monde (juifs, athées, catholiques etc.) et cela commençait à être dangereux pour lui », indique Hubert Briand. On l’envoie dans un camp à Cherbourg. Sur les 190 000 prisonniers de guerre faits par la France, on demande aux étudiants allemands en théologie s’ils veulent bien reprendre leurs études en camp de prisonnier avec validation des diplômes par les autorités ecclésiastiques. « L’idée sous-jacente est de permettre à l’Allemagne après guerre de se reconstruire tout en luttant contre le nazisme pour éviter l’expérience désastreuse de 1919 qui a vu la guerre reprendre après avoir anéanti l’Allemagne économiquement », ajoute M. Briand. Le cardinal Suard appuie la candidature de Franz Stock pour prendre la tête de ce séminaire particulier, derrière les barbelés.

Enterré à la va-vite

Franz Stock arrive à Orléans le 23 avril 1945. Il se fait aider d’un lieutenant alsacien Joseph Johner pour organiser la vie de l’ensemble du camp. Mais très vite le séminaire est transféré au Coudray, à côté de Chartres. 939 étudiants allemands en théologie vont y être formés et 630 ont été prêtres de l’Allemagne post-nazie.
Jamais une expérience pareille n’a eu lieu à si grande échelle. Théâtre, peinture, musique, conférences avaient lieu au séminaire des barbelés. Franz Stock a eu aussi le souci de créer un lycée pour les 14/18 ans au sein du camp.
Il meurt d’épuisement le 24 février 1948 à l’hôpital Cochin. On interdit de publier son décès, il, est enterré à la va vite sous une croix de bois dans le cimetière de Thiais. Il a fallu attendre 1963 pour que son corps soit rapatrié dans l’église de Rechèvres à Chartres. Son procès en béatification est terminé depuis 2013, il reste au Vatican à se prononcer désormais. « Franz Stock a traversé les abîmes du cœur humain et ses surprenantes beautés à la fois. Son parcours conduit à espérer ». Une grande figure d’homme et de résistant à ne pas oublier.

Un film a été également projeté durant la conférence qui a permis de mieux découvrir le parcours de Franz Stock.

L.L

Article paru dans les D.N.A. du 16/06/2015

Deux maîtres du clair-obscur au caveau

avril 7th, 2015 § Commentaires fermés sur Deux maîtres du clair-obscur au caveau § permalink

Samedi, au caveau de la Chartreuse, l’association Arts et cloître a consacré une conférence aux peintres Le Caravage et Georges de La Tour. Le passionnant exposé était mené par la présidente Laurence Levard, devant un public nombreux et attentif.

Georges_de_La_Tour_016_arts_et_ cloitreAprès l’accueil de Marie-Antoinette Burger, la présidente Laurence Levard a entamé sa conférence intitulée : « Entre ténèbres et lumière, sacré et profane, cri et silence, deux maîtres du clair-obscur : l’italien Le Caravage et le lorrain Georges de La Tour ».
La conférencière a exposé les éléments qui rapprochent et ceux qui différencient ces deux artistes. Le Caravage est un peintre doué mais querelleur et même meurtrier. Cependant, il va marquer son époque au point que tous les peintres du XVIIe siècle, sauf Poussin et Claude Lorrain, vont lui être redevables.

Une attitude spirituelle issue de la Contre-Réforme

Rome est à la fois le centre d’accueil et de diffusion du caravagisme. Plus encore qu’une nouvelle manière de peindre utilisant le clair-obscur, le caravagisme correspond à une attitude spirituelle issue de la Contre-Réforme, avec des exemples pris dans la vie quotidienne. Georges de La Tour y participe aussi à sa manière. Lorrain et peintre du roi Louis XIII, il connaît un grand succès avant de tomber dans l’oubli et d’être redécouvert.
Son monde est celui de la contemplation et du geste à l’arrêt, du silence et de la solitude. Il retient en haleine et fascine. L’analyse des œuvres des deux peintres constitue la partie la plus passionnante, avec la présentation d’une vingtaine de tableaux remarquables. Laurence Levard a expliqué son choix : « Ce sont deux peintres étonnants par la qualité et l’invention de leurs compositions. Leurs œuvres ont marqué fortement notre imaginaire artistique européen et sont dans toutes les mémoires.

Sens du détail et de la réalité

L’utilisation du clair-obscur n’est pas étrangère à ce succès ainsi que leur sens du détail et de la réalité.
Ils amènent tous deux de la nouveauté dans leur manière de peindre et de faire réfléchir ou méditer le spectateur dans une période très marquée spirituellement par la reconquête de l’Église catholique (face au protestantisme et à la situation d’incurie de l’Église catholique), la Contre-Réforme. »
Au cours de ses études, la conférencière a travaillé sur le XVIIe siècle, une période complexe qu’elle apprécie tout particulièrement.

B.Rie.

Article paru dans les D.N.A. du 06/05/2015.

Métaphysique des Vêpres de Monteverdi

mars 7th, 2015 § Commentaires fermés sur Métaphysique des Vêpres de Monteverdi § permalink

 La sixième conférence des Arts et Cloître tenue dernièrement au caveau de la Chartreuse, était consacrée à la figure de Claudio Monteverdi (1567-1643) et à son œuvre majeure, brillamment analysée et expliquée par Hélène Décis-Lartigau.unnamed (1)hélène décis_arts_et_cloitre

La musicologue est déjà une habituée de la Chartreuse alors qu’elle sillonne par ailleurs toute l’Europe et surtout ses hauts lieux de culture. Le public des connaisseurs et des étudiants auquel s’adressent ses analyses vient habituellement nombreux, en quête du savoir et de l’enchantement qu’elles suscitent infailliblement.
Il en était de même ce sixième samedi de la saison, vibrant pendant presque deux heures de la fanfare initiale de Monteverdi (connue également de l’ouverture de son Orphéo ) et de ses trouvailles musicales et poétiques. D’ingénieuses façons de représenter les paroles pieuses d’une beauté inouïe et dont la conférencière donnait ses propres traductions ainsi qu’une nouvelle formule musicale tant dans l’écriture que dans l’effectif orchestral, ont fait des Vêpres un joyau baroque qu’on admire sans cesse depuis 1610.

Émerveillés

Le discours d’Hélène Décis-Lartigau, a priori musicologique, est un d’une grande richesse, orné d’extraits sonores divins et marqué par la simplicité et l’absence des barrières académiques.
Après avoir ponctué les originalités de la partition et les avoir placées dans leur contexte historique, elle les illustrait avec des enregistrements choisis parmi les plus intéressants du marché. Ainsi l’introduction de l’orchestre dans l’office religieux, les voix des femmes opposées aux soli des hommes et la spatialité mise à l’œuvre par Monteverdi à la San Marco de Venise, sont une représentation concise mais très belle et destinée à la vulgarisation de ce savoir, pas forcement hermétique.

Article paru dans les D.N.A. du 07/04/2015.

Autour de la résurrection

février 18th, 2015 § Commentaires fermés sur Autour de la résurrection § permalink

Jérôme Cottin, invité des conférences Arts et cloître, historien de l’art et professeur de théologie protestante à la faculté de Strasbourg, a brillamment traité des images de la résurrection dans l’art, un sujet abordé très tôt dans l’histoire.

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  « Aujourd’hui, 38 % de personnes se disant catholiques pratiquantes ne croient pas à la Résurrection de Jésus », annonce la jaquette d’un livre récent. Or, écrit Saint-Paul en 55 de notre ère, « si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi ». Il souhaite s’adresser alors aux chrétiens grecs de Corinthe, gagnés par les divisions, le laxisme moral et l’incrédulité. Il est particulièrement intéressant d’établir un parallèle avec le contexte actuel en se demandant quelles images de la résurrection ont été mises en place au fil des siècles par les artistes et ce qu’elles signifient.

Constantin popularise l’idée de la résurrection

« Les artistes ont longtemps résisté à la tentation de décrire la résurrection du Christ, parce que cet événement n’est pas raconté dans la Bible, sinon sous forme de rencontres avec le ressuscité », précise Jérôme Cottin.
Quelles sont les premières images de la résurrection dans l’art ? Pour les premiers chrétiens, le Christ est une personne vivante mais on ne représente pas Dieu. Un héritage de la tradition juive.
Les premières images consistent en un mélange de signes graphiques et linguistiques que l’on aperçoit sur des couvercles de sarcophages exposés aux musées du Vatican. « Le chrisme, symbole du Christ, est constitué de deux lettres : le chi et le rhô. Il apparaît gravé avec les lettres grecques de l’alpha et de l’oméga placées au début et à la fin de l’alphabet grec et rappelle ainsi que le Christ est là de toute éternité, qu’il était là avant et sera là après, » indique le conférencier, qui rappelle que Constantin, premier empereur romain converti au christianisme, imprime le chrisme et la croix sur les étendards de son armée. Et popularise ainsi l’idée de la résurrection.
Deux siècles plus tard, dans une basilique de Ravenne (Italie), une magnifique mosaïque est placée dans l’abside : la croix triomphale est devenue croix gemmée par souci d’effacer la mort affreuse du Christ sur la croix. « Le Christ apparaît avec une petite figure au centre de la croix avec l’alpha et l’oméga. »

Sous la forme d’un soleil

La résurrection du Christ est aussi figurée sous la forme d’un soleil chez les premiers chrétiens. Le Christ ressuscité est vu comme étant dans la lumière, aussi il est associé au soleil. Bien plus tard, sur le sigle des jésuites se trouve le soleil avec à l’intérieur les lettres IHS, signifiant Jésus, sauveur des hommes. Des œuvres d’artistes plus tardifs comme Vincent Van Gogh ( Le semeur ) ou Caspar David Friedrich ( Ostermorgen ) utilisent le soleil dans leurs paysages à des fins méditatives. « Pour Van Gogh, calviniste, aucune image de Dieu n’est tolérée. Aussi, le soleil est bien le Christ. » Dans un même état d’esprit, Alfred Manessier, après sa conversion au christianisme, passe à une peinture abstraite. « Dans les récits bibliques de la résurrection, on mentionne les trois femmes et l’ange ; ce que l’on retrouve dès 980 dans le codex d’Egbert ou dans la Maesta de Duccio au début du XIVe siècle. Rembrandt, avec ses femmes au tombeau, met en scène l’absence et le vide. En 1888, Eugène Burnand, dans Pierre et Jean courant au Sépulcre le matin de la Résurrection , représente l’effet de la nouvelle sur les disciples : tout est intériorisé. Samuel Buri représente la pierre roulée suivant ainsi le texte de Marc. »
Les artistes ont imaginé le Christ ressuscitant dès 1410 avec le maître de Cologne, où les gardes apparaissent endormis, ou encore Dürer ou Cranach. Le Christ ressuscité tient en main l’étendard des armées impériales romaines.
« Grünewald dans le retable d’Issenheim a repris l’ambiance particulière de l’Évangile (Matthieu, 27, 65-66 ou 28, 2-4) : torpeur des soldats tandis que le Christ sort du tombeau. Le linceul est blanc mais plus on s’approche du Christ, plus celui-ci va se colorer en bleu rouge orangé si bien que l’on retrouve le Christ soleil des premiers temps du christianisme. On est ici à la frontière du réel et de l’imaginaire. » Le Christ ressuscité devient même un motif autonome de papier découpé (Callesen en 2009) et l’étendard rouge et blanc est repris dans l’univers publicitaire. La résurrection du Christ anticipe celle de tout un chacun mais elle est aussi représentée par des artistes non croyants. Comme quoi la résurrection, centre et cœur de la foi chrétienne interpelle toujours. Jérôme Cottin conclut cette analyse de la résurrection dans l’art par cette remarque : « Dans la résurrection, le corps est là en temps que corps vivant. La foi doit aller au-delà du visible car s’il faut voir pour croire, ce n’est plus de la foi ».

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 12/04/2015.

Le Conques de Soulages

janvier 15th, 2015 § Commentaires fermés sur Le Conques de Soulages § permalink

Benoît Decron, directeur des musées du grand Rodez et conservateur du musée Soulages, inauguré en mai 2014, était l’invité d’Arts et cloître pour une conférence à la chartreuse sur les 104 vitraux de Conques, réalisés par le peintre Soulages de 1987 à 1994.

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Benoît Decron est venu à Rodez pour construire le musée Soulages avec des grands architectes, dont les catalans RCR arquitectes, associés au cabinet Passelac et Roques, au milieu du parc du Fourail, à quelques mètres du centre historique de la cité, sur quatre hectares.
Le musée repose sur un long socle de 120 mètres de long, duquel émergent cinq volumes d’acier rouge corrodé, dit acier corten. Le coût de construction du musée a été de 25 millions d’euros.

Plus de 205 000 visiteurs

L’accrochage des œuvres a été fait avec Pierre Soulages et sa femme Colette, auteurs de deux donations au musée Soulages, que le conservateur voit très régulièrement. Comme le dit le Benoît Decron : « On ne peut évoluer dans notre métier que si on apprend, et on apprend beaucoup aux contacts des autres ; la peinture est une mission. » Une salle de 500 m² est dédiée à des expositions temporaires d’artistes modernes et contemporains. Le musée inauguré le 30 mai 2014 a vu passer plus de 205 000 visiteurs, un pari réussi !
Soulages explique pourquoi il a accepté ce projet de musée. « Ce projet est lié à l’abbatiale de Conques, un lieu proche de Rodez, auquel je suis très attaché. Adolescent, j’ai tellement été bouleversé par la beauté de l’architecture de cette église que j’ai décidé de me consacrer à l’art. Lorsqu’on m’a demandé de réaliser ses vitraux, je n’ai pas hésité. Ce travail a occupé sept années de ma vie (entre 1987 et 1994). La proposition faite par Marc Censi (maire UMP de Rodez) de montrer les maquettes qui ont conduit à leur fabrication m’a enthousiasmé. »
Alors qu’en est-il de Conques ? Inaugurés en 1994, il y a plus de vingt ans, les vitraux ont permis la reconnaissance du village de Conques à l’extérieur grâce à l’œuvre de Soulages. Le conférencier en explique les circonstances et la réalisation. Soulages avait dit « non » à plusieurs endroits pour cette commande du ministère de la Culture. Enfin, on lui propose Conques où il y avait des vitraux de l’artiste Chigand de couleur rouge et bleu qu’il a fallu faire enlever.

Avec un gaffeur

« L’idée d’inventer son verre est très importante pour Soulages. Plus de 800 variétés se trouvent au musée, la surface de ses verres est plus ou moins homogène selon qu’il utilise des plaques avec des petits grains ou des gros grains. Il réalise d’abord des cartons de ses futurs vitraux sur des mélaminés blancs de trois mètres de haut, sur lequel il travaille avec un gaffeur (scotch noir qu’il installe sur l’œuvre). Une fois que le patron est terminé, on calque. » Jean-Dominique Fleury, le maître verrier, a un rôle très important techniquement ; les verres seront réalisés aux alentours de Munich. Chaque feuille de verre (cive) est découpée d’après un calque (4 mm d’épaisseur). Pas une fenêtre n’est semblable à Conques, le peintre choisit d’y établir des lignes de force noires ascendantes dans l’idée d’une élévation, propre à une abbatiale. Au transept nord, les fenêtres sont plus petites qu’au transept sud. On ne trouve pas de châssis autour du vitrail de Soulages.
Pour Benoît Decron, les vitraux de Soulages sont à part car ils ne sont pas à proprement parler une interprétation d’une peinture en vitrail ou un parti pris décoratif. Le conférencier remet en perspective ce travail de Pierre Soulages à Conques et les influences qui ont pu s’y exercer.
« Né le 21 décembre 1919 à Rodez dans une famille d’artisans, l’artiste est très tôt intéressé par la matière et l’outil. À Paris, autour du musée des Monuments français, beaucoup redécouvrent le Moyen Âge. Pour Soulages, c’est à Conques que cela se passe : il ne veut pas passer sa vie à la perdre en la gagnant et décide donc d’être peintre. Il reçoit une éducation religieuse par sa mère. Il voyage par la suite au Japon (d’où les influences du shinto, du zen, du protestantisme). »
Selon Benoît Decron, « le noir est une couleur qui contient toutes les couleurs. Son « outre noir » est un territoire comme on parle d’outre-Rhin. Il découvre cet outrenoir en 1986. Il fait vivre le noir avec de la lumière.

Le sacré existe

Soulages aime discuter de théologie. Il a essayé de favoriser la prière et la méditation à Conques. Il est aussi très influencé par l’œuvre de Rothko, aussi bien que par le basalte de Sumer ou d’Ur au Louvre. Pour Soulages, le sacré existe, c’est quelque chose qui nous habite.
Enfin, l’artiste essaie par son œuvre d’y attirer le « regardeur », dans un univers de méditation très étrange, formant un trio entre le peintre, le regardeur et l’objet. »
Un double projet bien abouti par un des derniers monstres sacrés de la peinture, qu’il s’agisse de Conques ou du musée Soulages, dans un même élan spirituel entre chair de lumière et outrenoir.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 15/02/2015

De clarté et d’ombre

décembre 1st, 2014 § Commentaires fermés sur De clarté et d’ombre § permalink

La troisième conférence d’Arts et cloître du cycle « ombres et lumières » a été donnée par Colette Nys-Mazure, écrivain, poète, nouvelliste autour d’une seule œuvre : le ballon de Félix Vallotton. Par petites touches et avec beaucoup de sensibilité, elle a fait découvrir cette œuvre fascinante à travers une conférence très riche et participative.

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Colette Nys-Mazure écrit volontiers en correspondance avec des peintres ou des musiciens. En effet, depuis qu’elle est enfant, la peinture l’interroge et la fascine. Une reproduction de la jeune fille à la perle l’accueillait chez sa tante maternelle. Elle feuilletait petite le catalogue de la National Gallery. Enseignante, une de ses élèves avait travaillé sur le ballon de Félix Vallotton et depuis cette œuvre est devenue pour la conférencière une espèce d’obsession. D’où ce livre sorti dans la collection Ekphrasis aux éditions Invenit qu’elle a intitulé le soleil ni la mort, en référence à une citation de la Rochefoucauld et qui fait écho à son parcours personnel, elle qui fut orpheline de père et de mère à l’âge de sept ans. Elle y analyse l’œuvre intitulée le ballon de Félix Vallotton. Reprenant les mots d’Arthur Schopenhauer, la conférencière indique qu’: «en face d’une œuvre d’art, il importe de se taire comme en présence d’un prince, attendre de savoir s’il faut parler et ce qu’il faut dire, faute de quoi on risquerait fort de n’entendre que sa propre voix. » Mais qu’a donc d’extraordinaire le ballon de Vallotton (57x 89,5cm, huile sur bois, 1899, Musée d’Orsay) ?

Les stoïciens pensaient aussi que la vie était un théâtre.

D’abord, une composition frappante. Le quart droit est très lumineux avec un enfant en vêtement blanc (dont on ignore s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille) à l’opposé du reste du tableau, situé dans des dégradés d’ombres. L’enfant court après un ballon rouge. Joue-t-il seul ou avec quelqu’un ? On l’ignore. Un autre ballon plus gros et jaune se trouve derrière. Deux femmes très statiques sont placées au bout du tableau. L’ombre de l’enfant est grimaçante et il est vu de haut comme en contre-plongée alors que les femmes sont placées au niveau du regard, plus loin. Au premier plan, une zone très éclairée fait penser par sa forme incurvée à un cirque (cf. le cirque de Seurat) ou à un théâtre. Le spectateur est ainsi mis en question. Colette Nys-Mazure évoque à ce propos les vers de Jean Folain. « Les enfants font du théâtre […] Tous se lavent les mains dans l’ombre près des végétaux flamboyants et sont encore à ce temps qu’on vit dans l’éternité. » Avec cette idée d’une enfance éternelle. Les stoïciens pensaient aussi que la vie était un théâtre. Le regard est attiré par les masses vertes qui emplissent l’espace à gauche et à droite et qui sont traitées très différemment : plus rectilignes à gauche et mousseuses voire menaçantes à droite. Ce tableau de Vallotton suscite un kaléidoscope de la mémoire mais ne donne aucune réponse. L’ambiance est inquiétante. Félix Vallotton (1865-1925) était un remarquable graveur et dessinateur, peintre, dramaturge, romancier et critique frappé par de nombreuses épreuves au cours de sa vie. Il fut fasciné et terrorisé par l’eau, lui qui faillit se noyer ; un de ses copains est mort après avoir été effrayé par l’ombre de Vallotton. Il décrit cette sorte de malédiction qui semble le poursuivre dans un roman intitulé « la vie meurtrière ». Ainsi, était-il comme un spectateur distant et hors de la vie, happé par les ombres. Au contact de cette œuvre, Colette Nys-Mazure, a senti sa propre histoire d’enfance envahir sa mémoire. Ses parents sont morts à trois mois d’intervalle, son père dans un accident, sa mère de maladie ce qu’elle raconte dans son dernier livre Dieu au vif. Elle aussi a connu une période d’ombres à la mort de ses parents. Elle se décrit ainsi : « d’insouciante, je suis devenue une fille de bonne volonté, désireuse de répondre à l’attente des grands, d’aller là où on lui dit de grandir sans jamais oublier qu’elle est responsable de la fratrie. […] Sous la chape de plomb et le ciel changé, où donc se dissimuleraient la lumière, la fête de vivre ? » Et pourtant, une énergie improbable se révèle qui permet de tenir debout et de retrouver la saveur d’être, grâce à l’amour de l’entourage et les recours de la lecture et de l’écriture. Le goût d’apprendre ouvre aussi un territoire sans frontières. « Comme j’épouse l’élan risqué de la fillette au ballon, » écrit Colette Nys-Mazure Après une épreuve pareille, certains auraient imputé à Dieu le mal survenu, pas elle pour laquelle Dieu est le sens et la source de son parcours humain et artistique.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 28 décembre  2014.

Dans l’ombre des maîtres

novembre 8th, 2014 § Commentaires fermés sur Dans l’ombre des maîtres § permalink

La deuxième conférence du cycle « Ombres et lumières : engagements, combats, résistances » d’Arts et cloître s’est déroulée au caveau de la Chartreuse de Molsheim, en présence d’un public nombreux.

Intitulée « Ombres et lumières, les gravures bibliques de Dürer, Rembrandt, Gustave Doré et Chagall », la conférence a été donnée par Sylvie Bethmont, graveur et professeur d’iconographie biblique à l’école Cathédrale de Paris.

Dürer Christ aux limbes détail_arts_et_cloitre

La conférencière a débuté par un exposé des techniques. Elle a montré d’abord l’une des plus anciennes gravures sur bois coloriées : Moïse , par Jacob Cornelisz van Oostsanen, faite à Anvers entre 1510 et 1540. C’est une image obtenue à partir d’une matrice en bois gravée en relief, c’est-à-dire en évidant le bois autour du trait pour un encrage en surface. Albrecht Dürer et Gustave Doré utiliseront cette technique.
Puis vient la technique sur plaque de métal qui se pratique à l’aide des outils des orfèvres, puis à l’eau-forte (acide), avant le passage sous la presse. Ainsi, une gravure meurt en naissant. Chaque estampe est le résultat d’un processus long et indirect.
Art des multiples, l’estampe réunit deux métiers, celui du graveur, qui crée le dessin et grave la matrice, et celui de l’imprimeur, qui en réalise le tirage sur papier.
Cet ancêtre des procédés modernes de reproduction est né de l’art des orfèvres à la fin du Moyen-Âge. Ce fut d’abord un moyen de reproduire les chefs-d’œuvre de la « grande » peinture pour les diffuser.
Mais dès ses débuts, le procédé, si contraignant dans le déploiement de la technique, a été la terre d’élection de grands artistes, dont certains sont plus connus pour leurs chefs-d’œuvre peints.
Les premiers exemples étudiés, avec rigueur, mais aussi clarté, sont deux gravures d’Albrecht Dürer : Descente du Christ aux limbes et La messe de saint Grégoire.
Vient ensuite Rembrandt avec deux œuvres, dont un autoportrait qui sert à illustrer les différentes phases de gravure du grand maître. Puis Gustave Doré, pour lequel il est rappelé qu’il découvrit la lithographie à 13 ans. Le fantastique fait irruption dans les livres et la comparaison entre la gravure Le Christ au jardin des Oliviers de Doré avec celle de Rembrandt est saisissante.
On finit en beauté avec les œuvres de Marc Chagall, qui jouait avec la gravure. Il disait : « Je suis certain que Rembrandt m’aime » et « Il me semble que quelque chose m’aurait manqué si, à part la couleur, je ne m’étais pas occupé aussi, à un moment de ma vie, des gravures et des lithographies ».
Tous ont gravé des sujets bibliques aux variantes infinies. En conclusion, la conférencière a répondu à quelques questions manifestant l’intérêt du public qui s’est ensuite beaucoup intéressé au matériel du graveur qu’elle avait apporté. Une conférence appréciée à l’unanimité.
 B.Rie.

Article paru dans les D.N.A. du 25novembre 2014.

Les combats de l’artiste face à la guerre

septembre 30th, 2014 § Commentaires fermés sur Les combats de l’artiste face à la guerre § permalink

Fait exceptionnel, deux conférenciers, venus de Lille ont pris la parole tour à tour pour introduire cette première conférence de la 9e saison d’arts et cloître, avec pour intitulé « l’art en guerre : de l’artiste témoin à l’artiste visionnaire. »guernica_arts_et_cloitre

 

Commémoration de la guerre de 1914/1918 oblige, il était difficile de passer à côté mais le point de vue choisi, a été celui de l’artiste de 1910 à 1950. Comment celui-ci s’est-il positionné dans ces différents conflits ? A-t-il été témoin ou visionnaire ou encore consolateur ? Valérie Buisine, assistante doctorante en théologie à l’université catholique de Lille et Jean-Paul Deremble, maître de conférences à l’Université de Lille III ont abordé l’œuvre de cinq artistes (Otto Dix, Georges Desvallières, Rouault, Picasso et Chagall) successivement pour tenter d’y répondre et ont su brillamment et finement analyser celles-ci.

«Je ne voulais plus rien savoir de la guerre, je voulais la paix ; l’art était mon exil»

Pour Otto Dix, l’artiste doit se contenter d’être témoin et pour cela, son départ au front comme sous-officier pour pouvoir en rendre compte, s’inscrit dans un contexte de nationalisme héroïque mais bien vite cette guerre va se révéler être une boucherie. L’écart est immense entre l’ambiance euphorique de l’avant-guerre et la réalité de celle-ci, toutefois, il ne veut rien dissimuler de cette horreur. Il décrit la guerre comme « quelque chose de bestial, la faim, les poux, tous ces bruits déments… »
« Otto Dix nous montre dans sa peinture en face à face la mauvaise conscience d’une société à travers les traumatismes de la guerre (gueules cassées) comme si l’art était le dernier bastion pour saisir la vérité », analyse Valérie Buisine. Une certaine ironie permet de dénoncer la douleur de ces soldats. Otto Dix disait : « Je ne voulais plus rien savoir de la guerre, je voulais la paix ; l’art était mon exil ».
Georges Desvallières, quant à lui, se retrouve au front des Vosges à plus de 50 ans et deux de ses quatre enfants y sont envoyés aussi, l’un deux y mourra. Formé à l’école de Gustave Moreau, il peint le corps humain dans toute sa puissance puis essaie de traduire son énergie intérieure et spirituelle avec le thème de l’homme souffrant ou celui du Sacré-cœur qui se profile dès cette période. Il réalise les vitraux de l’ossuaire de Douaumont où un Christ étreint l’homme souffrant. Mais il va souffrir d’un certain discrédit et sera marqué à jamais par cette guerre. Entre 1917 et 1927, Rouault réalise deux séries de gravures du recueil Miserere , publiées en 1947 seulement où il met en exergue l’impuissance des pères, des mères et des enfants face au cauchemar de la guerre. En peu de mots, il en appelle à la conscience et dénonce l’absurdité de cette guerre de façon pacifique. Rouault aussi peindra comme une obsession l’homme fragile qui accompagne le soldat jusqu’à la mort en parallèle de l’agonie du Christ.

Des dégénérés que l’on va tenter d’éradiquer

Entre les deux guerres, l’enjeu est bien pour les artistes de peindre la beauté, que ce soit à travers l’art officiel ou l’art éprouvé par les tragédies humaines. Que doit montrer l’art ? L’art nazi va exalter l’image d’un homme triomphant au détriment de toutes autres formes d’expression, considérées comme dégénérées que l’on va tenter d’éradiquer, provoquant la dispersion des artistes (Kandinsky, Klee…) On pense ainsi à l’œuvre de Picasso, Guernica (3m50 x 7m80) de 1937 tout en noir, gris et blanc où culmine la déconstruction, processus commencé par l’artiste très en amont avec des crucifixions. « Au-delà des corps désarticulés et déchiquetés, une ampoule au centre fait tout culminer dans cette lumière comme une ouverture, une espérance », indique Jean-Paul Deremble. Picasso a traité ce sujet également dans la chapelle de Vallauris consacrée à la guerre et à la paix.
Pour Chagall, le but de l’art est le dialogue entre christianisme et judaïsme, il cherche à éveiller les consciences au-delà des horreurs de la guerre en habillant le Christ en juif. Pour lui, l’homme est capable d’aimer, seule couleur de l’art. En somme, l’artiste en général dénonce cette guerre et est aux côtés des souffrants, entre réalité et tragédie humaine, idéal laïc ou idéal chrétien. Il souhaite par-delà l’horreur ou l’absence de beauté délivrer un message en vérité. Ainsi, l’œuvre de Maurizio Cattelan, Him , pose question par rapport à l’horreur immense engendrée par Hitler. Mais, l’artiste demeure surtout le témoin d’un monde nouveau qui interroge et surprend.
L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 25/10/21014.

Déambulation poétique et musicale à la chartreuse de Molsheim

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Dans le cadre des journées du patrimoine, samedi 20 septembre à 16h30, l’association Arts et cloître en partenariat avec l’association Sacrée Histoire propose une déambulation poétique et musicale de la chartreuse de Molsheim, accompagnée au violoncelle par Frank van Lamsweerde pour ouvrir sa neuvième saison .Ce sera l’occasion d’entendre à la fois de beaux textes et des morceaux musicaux, choisis pour la circonstance et de découvrir ce lieu autrement. Rendez-vous à la chartreuse un peu avant 16h30.

Saison 2014-2015: demandez le programme…

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