L’association Arts et Cloître a reçu à la chartreuse Lydia Harambourg, critique d’art et correspondante de l’académie des Beaux-arts pour une dernière conférence qui a brillamment fait découvrir les univers de deux peintres franco-chinois, toujours vivants, devenus académiciens : Chu-Teh -Chun et Zao-Wou-Ki.
Après guerre, Paris est une ville phare, où les grandes figures que sont Picasso, Matisse, Bonnard ou Léger attirent les artistes de tous pays (États-Unis, Chine…) avec des facilités d’étude et d’exposition. Ainsi en est-il de la venue des Chinois Zao-Wou-Ki en 1948 et Chu-Teh-Chun en 1955. Tous deux, issus de la haute société chinoise, ils sont passés par l’école des Beaux-arts de Hangzhou, ville intellectuelle, admirée en son temps par Marco Polo. Ils y apprennent les bases du dessin et de la peinture, découvrent de grands artistes comme Cézanne, Matisse ou Picasso par livres interposés et photos en noir et blanc. Leur premier réflexe, une fois à Paris est de se précipiter au Louvre. Ils dessinent des nus à la grande chaumière et suivent des cours de français par l’Alliance française, tout en se liant avec de nombreux artistes ou poètes.
Si la peinture de ces deux peintres est l’expression de deux cultures, Lydia Harambourg (*) indique une différence fondamentale entre Orient et Occident : « Alors que le peintre occidental décrit un paysage, l’Oriental partage sa dimension cosmique ». Le peintre chinois dévide les fils de sa vision. « Le tao enseigne qu’il faut éprouver physiquement le monde, en rupture totale avec l’illusionnisme pictural. La toile est le terrain où affleure la peinture comme lien mémoriel. Chu- Teh -Chun emmène avec lui l’espace mental que lui ont appris les maîtres Song », dit-elle. L’Occident des années 1950 retrouve avec le recours aux signes et la généralisation de l’abstraction le principe des calligraphes chinois.
Lydia Harambourg met en évidence les étapes et influences successives, déterminantes pour Chu-Teh-Chun. Cézanne pour les notions d’espace et de lumière, Nicolas de Staël pour la construction de la toile et enfin Rembrandt pour le contraste du clair-obscur. Chu-Teh-Chun expose pour la première fois en 1958. « Sa peinture devient le lieu de toutes les plongées comme des ascensions et la surface est appréhendée comme un espace poétique […] Il infléchit son acte pictural en expression spirituelle ». Ce n’est qu’en 1987 qu’il pourra retourner en Chine pour y exposer. En 1990, disposant enfin d’un atelier, il fait de grands formats. Depuis 2009, le peintre, très âgé et malade, ne peint plus.
À la différence de Chu-Teh-Chun, Zao-Wou-Ki s’est beaucoup exprimé sur sa peinture. Ainsi, il mentionne ceci : « Picasso m’avait appris à dessiner comme Picasso mais Cézanne m‘a appris à dessiner la nature chinoise » ou encore « ce qui est abstrait pour vous est réel pour moi », à propos de sa première peinture abstraite « Vent » (1954).
Il peint à main levée à plat ou en hauteur. Pour lui : « Le flou, lointain reflète l’esprit de contemplation. Il donne à voir le monde où haut et bas, loin et près se confondent ». Bien vite, Zao-Wou-Ki cesse de donner des titres à ses œuvres, l’état d’âme d’une œuvre devant suffire. Ces deux artistes ont également en partage une certaine spiritualité et l’amour de la musique. « Dans l’œuvre de Zao-Wou-Ki, le ciel prendra de plus en plus d’importance, ses tons deviendront de plus en plus doux et son écriture de plus en plus fine. Sa peinture, très évanescente, presque insaisissable, invite à un voyage en esprit. Il ne faut pas que le tableau soit l’illustration d’une anecdote. Ce qui compte, c’est le rythme ».
Enfin, à propos de la démarche très spirituelle et intellectuelle de ces deux artistes, une citation du franco-chinois François Cheng à méditer : « Le vide est le lieu par excellence où s’opèrent les transformations, où le plein serait à même d’atteindre la vraie plénitude »
L.L.
(*) Auteur d’un dictionnaire des peintres de la Nouvelle École de Paris.
Article paru dans les DNA du 29 avril 2011.