Deux virtuoses pour un moment magique

mai 10th, 2016 § Commentaires fermés sur Deux virtuoses pour un moment magique § permalink

Théophile Choquet, comédien et Leyli Karryeva, violoniste ont proposé pour la clôture de la 10e saison d’Arts et Cloître une lecture-concert le Cantique des Cantiques, chant d’amour toujours d’actualité malgré ses plus de 2000 ans d’âge.

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Au départ, ce fut une commande pour l’église protestante de Sarre-Union en décembre 2014 qui les laissa d’abord un peu perplexes puis fit le bonheur de nombreux spectateurs dans plusieurs églises et lieux sacrés de l’Est de la France. Le spectacle est construit de façon très progressive, d’abord le violon puis l’interprétation intégrale du texte.

Ils le donnent à voir, à écouter et à sentir avec une certaine pudeur

Ensuite, violon et voix se mêlent, se tissent et s’entremêlent au fur et à mesure de l’avancée du poème. Théophile Choquet et Leyli Karryeva restituent toute la richesse de ce poème à travers de nombreuses images sans privilégier une interprétation plutôt qu’une autre. Ils le donnent à voir, à écouter et à sentir avec une certaine pudeur en veillant à laisser le mystère de ce texte accessible à tous. Et la magie opère. Drapée dans une robe fourreau bleu et noir, Leyli Karryeva, longiligne, joue avec une dextérité, une fluidité et un talent remarquables. Elle fait corps avec son instrument, son visage très mobile reflète toute l’émotion de l’instant. Le programme de violon solo, très exigeant touche principalement au registre romantique : la danse des ombres d’Ysaye, la méditation de Thaïs de Massenet, une vocalise de Rachmaninov, une sonate pour violon seul de Prokofiev et enfin plusieurs morceaux de Bach… La plainte et la gaieté du violon rencontrent celle du texte. Théophile Choquet fait entendre ce poème de façon très naturelle mais non sans énergie, force, passion et enthousiasme. « Que tu es belle ma bien-aimée, tes yeux sont des colombes… que tu es belle ma fiancée, le miel est sous ta langue, elle est un jardin bien clos, une source scellée… tes deux seins sont les jumeaux d’une gazelle… » Il se déplace sur la scène malgré l’exiguïté du caveau de la chartreuse comparée à certaines églises plus vastes où ils se sont déjà produits. Puis tend la main en invitant la bien -aimée à se lever. Il prend beaucoup de plaisir à dire ce texte non sans malice et humour. Sa diction est excellente. Les références à la nature, aux fruits et au jardin enveloppent le spectateur et le transportent dans cet ailleurs oriental et ce pays de l’amour conduit par l’imaginaire. Ils terminent leur concert dans l’allée centrale avec une apostrophe invitant à célébrer la vie : « mangez, buvez, enivrez-vous mes bien-aimés », renvoyée par la musique du violon de Leyli. L’auditoire est sous le charme et retient son souffle. Certains ont les yeux fermés, d’autres pleurent d’émotion, tous ont eu envie de relire ce texte magnifique venu du fond des âges. Une remarquable performance.

L.L

Article paru dans les D.N.A. du 09/06/2016

À l’origine du cubisme

avril 15th, 2016 § Commentaires fermés sur À l’origine du cubisme § permalink

Invitée des conférences Arts et cloître, Martine Sautory, historienne de l’art et collaboratrice du journal La Vie a brossé dans une conférence la naissance du cubisme à travers la relation d’amitié qu’ont entretenu Georges Braque et Pablo Picasso.

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« Si le cubisme fut l’aventure la plus fructueuse de l’art moderne, c’est aussi la plus difficile à expliquer. En effet, on ne reconnaît pas toujours le sujet, les teintes sont souvent ocres ou ternes, et pour certains, c’est un trou noir, car ils ne savent comment interpréter ces oeuvres », introduit Martine Sautory.

Très différents par leur parcours et leur caractère

Or, il faut bien savoir que Braque et Picasso n’ont pas donné d’indications par rapport à leurs démarches respectives, ils ont laissé l’histoire de l’art s’en arranger avec toutes ses inexactitudes. Ainsi, le père Couturier a interrogé Braque et celui-ci lui a répondu : « Nous n’avons jamais fait de cubisme. » Et Picasso a surenchéri : « Personne ne nous a tracé de programme d’action. »

Braque et Picasso ont sept mois d’écart, mais sont très différents par leur parcours et leur caractère. Braque est à Argenteuil en pleine période impressionniste. Son père est entrepreneur en bâtiment, celui de Picasso est professeur de dessin. Picasso, Génois et Andalou par sa mère, est frappé par la mort de sa soeur Conchita. Il va se réfugier dans l’art, aux Beaux-Arts dès 15 ans, puis à l’académie Royale San Fernando. À 18 ans, Braque fait son apprentissage de peintre décorateur car il a compris qu’il ne pourra faire les Beaux-Arts. Picasso peint beaucoup plus vite que Braque qui est plus réfléchi et appliqué ; Braque veut rompre avec l’Impressionnisme et trouver un autre chemin. Tous les deux sont très influencés par Cézanne.

Braque présente ses tableaux au salon des Indépendants. Matisse est le premier à parler de cubes pour la peinture de Braque. Eric Satie est le seul à avoir raisonné sur le cubisme. Max Jacob parle de Picasso, rencontré chez Vollard comme « d’un mince et pâle jeune homme qui intriguait par l’étrangeté de son regard ». Braque découvre les demoiselles d’Avignon de Picasso au Bateau-Lavoir en 1907, scène de maison close et il en dit ceci : « C’est comme si tu voulais nous faire manger de l’étoupe ou boire du pétrole. » Beaucoup de visiteurs sont choqués par cette peinture.

Pourtant, les deux artistes sont comme une cordée et échangent beaucoup sur leurs travaux et leurs découvertes. « Ils rivalisent aussi avec beaucoup d’humour. À tel point que leurs oeuvres se ressemblent tellement qu’ils n’apposent plus leurs signatures, sinon au dos et quelquefois après coup, indique la conférencière. Tous deux collectionnent les oeuvres africaines : « Picasso a un grand talent de portraitiste, il essaie de montrer un même visage sous plusieurs angles. » Ils cherchent à représenter le visible au-delà de la quête picturale.

Braque va utiliser ses techniques artisanales (pochoir, etc.) et va initier Picasso qui sera plus talentueux et plus facétieux que Braque. Ils recherchent une nouvelle dimension spatiale en y introduisant quelques objets identifiables, comme un morceau de toile cirée par Picasso ou un papier collé par Braque (compotier et verre, 1912, fusain papier, faux bois).

Braque en recherche de sa propre conception plastique, semble également mu par sa quête intérieure. « Il a pour évidence de toujours placer le sujet au centre, de composer sa toile autour de celui-ci. Picasso au contraire diffuse et fait rayonner à partir du foyer. »

La guerre interrompt ce duo. Braque part au front, beaucoup d’incompréhensions naissent entre les deux artistes qui s’éloignent désormais. « Picasso fait le décor d’un rideau de scène sur le thème de la parade en 1917, Braque va consacrer quinze ans de sa vie au thème de l’oiseau. Picasso est sensible au dessin, Braque à l’espace et au coloris. » Ce dernier est aussi marqué par la réflexion de Bergson sur le temps et la vie intérieure où se place l’intuition qui remplace l’inspiration artistique.

« L’émotion est le germe, l’oeuvre est l’éclosion. » « Repartant de la toile blanche, Braque établit un certain parallèle avec les textes de la Genèse, une certaine gradation dans le processus de création. » Comme dans la Genèse, la lumière est au centre, l’artiste s’apparente au processus du Créateur en séparant pour mieux créer.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 05/06/2016

Maurice Denis, un promoteur de l’art sacré

mars 3rd, 2016 § Commentaires fermés sur Maurice Denis, un promoteur de l’art sacré § permalink

Invitée d’Arts et cloître Paule Amblard, historienne de l’art a donné une conférence sur le chemin de croix réalisé par le peintre nabi Maurice Denis dans un ancien prieuré de St Germain en Laye. Un grand succès pour ce sujet méditatif.

 

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D’emblée, Paule Amblard indique que pendant longtemps elle avait du mal à apprécier les chemins de croix souvent tristes et sanguinolents jusqu’à ce qu’elle découvre les couleurs pastels de celui de Maurice Denis. Les chemins de croix existent depuis le VIIIe siècle, d’abord à Jérusalem où l’on refaisait le parcours de Jésus du procès à sa mort au Golgotha. Puis comme cela devenait trop dangereux pour les pèlerins, les frères franciscains eurent l’idée de refaire ce parcours à travers différentes stations : de 5, elles passèrent à 20 puis furent fixées à 14 par le pape Benoit XIV.

« Les pères de l’Eglise considèrent le chemin de croix comme l’art d’aimer »

Maurice Denis (1870¬1943) occupe encore aujourd’hui une place ambiguë dans l’histoire de l’art. Celui qui fut surnommé le « nabi aux belles icônes » est célébré aux côtés de Vuillard et de Bonnard comme l’un des initiateurs du mouvement nabi et son brillant théoricien. Chacun conserve en mémoire le fameux mot d’ordre de la peinture moderne lancé en 1890 par le peintre alors âgé de vingt ans et inconnu : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».

Maurice Denis est aussi connu pour sa remise à l’honneur de l’art sacré. Il a racheté un ancien hôpital du XVIIe siècle, une bonne œuvre de Madame de Montespan pendant la guerre de 1914.

Il va se faire aider dans cette restauration par Auguste Perret, un architecte français qui fut l’un des premiers techniciens spécialistes du béton armé. « Denis va concevoir des vitraux, des fresques et les petits tableaux du chemin de croix. Il y travaille tout seul à une période où il est en train de perdre sa femme et où, peu à peu il devient aveugle. Et il va réaliser un chemin de croix éclatant de lumière. Les pères de l’Eglise considèrent le chemin de croix comme l’art d’aimer ». A St Germain en Laye, Denis laisse parler à la fois son cœur, sa foi et son intuition.

Paule Amblard a su avec doigté et sensibilité, proposer une méditation remarquable sur ce chemin de croix, objet d’un livre, mettant en valeur les procédés employés par le peintre : répétition du personnage de Marie comme pour décomposer sa souffrance, usage de symboles de la résurrection tel le cyprès, emploi de tons de rose, rouge et blanc, couleurs liées au Christ, point de vue audacieux de certains visages dont on ne voit qu’une partie, visage de St Jean qui ressemble au Christ dont la dépouille est envahie de fleurs, de myrrhe et d’aloès. Ce chemin de croix est vu non pas comme un anéantissement mais comme un renouveau.

Comme le disait Kierkegaard, « ce n’est pas le chemin qui est difficile mais le difficile qui est le chemin ». Ou comme le disait le pasteur Dietrich Bonhoffer : « là où se tient la croix, la résurrection est proche ». Paule Amblard rappelle ce que disait Yves Congar : « ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve mais l’amour avec lequel il a vécu ses souffrances, c’est tout autre chose ».

Maurice Denis a voulu redynamiser l’art sacré. Ce chemin de croix aura une belle postérité puisqu’ en 1919, il a fondé avec Georges Desvallières les ateliers d’art sacré et a formé toute une génération de jeunes peintres.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 29/04/2016

 

L’art, un langage universel au service des églises

février 11th, 2016 § Commentaires fermés sur L’art, un langage universel au service des églises § permalink

Jérôme Cottin, historien de l’art, ancien pasteur et professeur de théologie à l’Université de Strasbourg a donné une conférence tout à fait passionnante pour Arts et cloître. Sujet : l’art comme rencontre entre les confessions et les religions.

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Comment voit-on et utilise-t-on l’art à diverses périodes ? Vaste question tout à fait inédite et intéressante. Pas nécessairement d’abord comme un point de rencontre. Mais plutôt pour mettre en scène la différence religieuse (juive, protestante, catholique). Ainsi, à Ravenne au VIe siècle, la mosaïque permet d’affirmer le triomphe du Christ sur l’hérésie de l’arianisme.

Au portail Sud de la cathédrale de Strasbourg sont représentées l’Eglise triomphante et la synagogue, cette dernière a les yeux bandés et un serpent se termine par une tête maléfique. À la cathédrale de Wezlar, en Hesse, le diable et un juif sont enlacés au portail latéral du XIIIe siècle.

En Saxe à Naumburg, un bas-relief de 1494 représente les juifs chassés de la ville. « Avec la Réforme luthérienne, l’art prend un tournant militant et va être soucieux d’utiliser l’image comme base de la foi évangélique, » indique Jérôme Cottin.

La caricature religieuse…

Lucas Cranach, peintre et graveur, est un fidèle de Luther. « Les premiers à avoir inventé la caricature religieuse sont les protestants luthériens pour ridiculiser le pape », dit le conférencier. Ainsi, un monstre hideux à une mamelle, assis sur une indulgence, met son pied dans le bénitier et figure le pouvoir romain de la papauté. Dans sa gueule ouverte, trois religieux festoient.

« Dans le panneau central du retable de Weimar, Cranach se fait représenter au côté de saint Jean-Baptiste et de Luther. Le sang du Christ giclant de son côté aboutit sur la tête de Cranach ! C’est l’évocation de la transsubstantiation, sujet polémique entre catholiques et protestants ».

Plus étonnant encore, Pierre Le Gros exécuta un ensemble de sculptures à l’église du Gesu à Rome, intitulé « l’Église triomphante » où deux vieillards sont piétinés ; il s’agit de Luther et de Calvin, comme l’atteste une ancienne inscription aujourd’hui disparue.

Rares sont les images œcuméniques. La cuisine des opinions , d’un anonyme hollandais au musée d’Utrecht, montre un évêque, un luthérien et un réformé dînant à la même table. Tout change ensuite au cours du XXe siècle. « Les artistes de la seconde moitié du XXe siècle, qui se disent chrétiens, situent leur christianisme au-delà des confessions. Les débats théologiques ne les intéressent pas. »

Manessier réalisa des vitraux à Brême, pour une église luthérienne entre 1964 et 1979, sur le thème de l’Incarnation, de la Pentecôte et de la Prédication, sans demander aucun honoraire. Thomas Gleb, artiste d’origine juive, réalisa Le signe , une œuvre pour la chapelle du Carmel de Niort, transportée ensuite au musée du Hiéron.

Enfin, Gabriel Nasfeter, artiste d’Ulm, réalisa un signe en douze étapes d’une pyramide de lumière, avec de la toile de parachute, à la demande du pasteur Manfred Richter, en l’an 2000, en douze endroits différents, exprimant un symbolisme universel et l’idée de la résurrection.

« Et quelle sera la part de l’Islam ? Dans sa créativité même, l’art constitue un langage universel plus enclin à servir l’œcuménisme qu’à le combattre. Aujourd’hui, les artistes contemporains inventent un nouveau langage œcuménique sur d’autres bases », conclut le conférencier. Un message plein d’espoir pour notre époque.

L.L.

Article parue dans les D.N.A. du 20/03/2016

Une certaine idée de la femme et de la foi

janvier 5th, 2016 § Commentaires fermés sur Une certaine idée de la femme et de la foi § permalink

Caveau comble pour la dernière conférence d’Arts et cloître où l’invitée Christiane Rancé, essayiste, grand reporter, spécialiste des religions, a séduit l’auditoire par un propos brillant sur une femme exceptionnelle du siècle d’or, Thérèse d’Avila (*).

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Christiane Rancé situe tout d’abord le cadre géographique, politique et économique de la vie de Thérèse d’Avila, née en 1515 dont nous fêtons le 500e anniversaire. « L’Espagne est alors la première puissance géographique et politique en Europe. Elle découvre l’Amérique, l’Afrique, le Japon et les Philippines ; les frontières du pays sont donc étendues à l’extrême. Séville voit arriver un énorme afflux d’or ramené par les caravelles. Tant et si bien qu’on laisse tomber l’élevage, les manufactures ferment et la spéculation sur l’or va bon train. Des fortunes s’écroulent, tout est fondé sur l’apparence et le bling-bling. »
Copernic vient de découvrir que la terre n’est plus le centre de l’univers mais tourne autour du soleil. « Une espèce de terreur métaphysique s’empare des hommes de cette période. C’est aussi l’époque du schisme de l’anglicanisme, des propositions de Luther et de la vente des indulgences. »

Sauver son âme

Depuis le VIIIe siècle, les rois catholiques ont entrepris la Reconquête des terres espagnoles sur les Maures. « Dans ce siècle qui ruisselle d’or, cette femme, Thérèse d’Avila, va se révéler nécessaire en sauvant une certaine idée de la femme et de la foi », indique Christiane Rancé. La première démarche de Thérèse d’Avila, dans ce contexte, à l’âge de 15 ans, est de vouloir sauver son âme. Elle est la troisième d’une famille de onze enfants.
Son père, veuf, d’origine juive, est un riche marchand de draps. Christiane Rancé nous présente des aspects inconnus de la vie de Thérèse qui nous la rendent plus proches. « Thérèse est extrêmement jolie, a beaucoup de charme, met tout le monde dans sa poche et va mener une vie très dissipée. Elle fait le mur pour voir ses fiancés. Son père s’en aperçoit et décide de la mettre au couvent. Elle se nourrit de la lecture de romans de chevalerie.
Elle va prendre le voile pour éviter de se marier et de s’occuper de ses frères et sœurs. Elle rentre chez les carmélites où elle mène une vie très mondaine, prononce ses vœux à 20 ans et s’ennuie pendant vingt ans où elle est Chimène au parloir. » Elle prie Dieu mais n’arrive pas à prier ni à pleurer. À 39 ans, elle tombe sur une image du Christ à la colonne et elle a une révélation de l’amour du Christ pour elle. On ignore de quelle œuvre d’art il s’agit. Thérèse est exceptionnelle à plus d’un titre car elle sait lire. Les jeunes filles ne pouvaient apprendre à lire que sur l’épaule de leurs frères. La patristique va être traduite en castillan et elle va ainsi découvrir saint Augustin. Elle va écrire ensuite plusieurs livres dont Les Fondations , le Livre de la vie , le Château intérieur … alors qu’une femme n’a pas le droit d’écrire. « Elle va connaître ravissements, colloques, lévitations, extases, transverbération. Elle entendra Jésus lui parler. On explique à ce moment-là qu’elle est possédée par le diable. Elle va partir à la recherche de directeurs spirituels chez les dominicains ou les jésuites », précise Christiane Rancé.

Seize monastères de carmélites

Elle voyage en carriole avec quelques religieuses alors que seules les femmes de mauvaise vie y sont autorisées. « Quand je veux quelque chose, je le veux impétueusement », dit-elle. Elle quitte l’ordre en 1570 et crée un petit couvent pour 12 sœurs. Son frère Rodrigo lui donne l’argent nécessaire à cet achat. Elle va fonder seize monastères de carmélites et quatorze de carmes réformés. Elle réforme le Carmel. Elle a rencontré Juan Yepez, plus connu sous le nom de Jean de la Croix. Carme, il rêvait d’être chartreux, il a vingt-cinq ans de moins qu’elle et elle entretiendra une amitié éblouissante avec lui. Elle refuse ses pénitences (flagellation) et demande à ses sœurs d’être libres et joyeuses. Il sera responsable des carmes déchaussés côté hommes.

Sensible à l’art et à la musique

Christiane Rancé brosse cette figure singulière du siècle d’or qu’est Thérèse d’Avila à la fois réformatrice du carmel, vivant de mendicité et de pauvreté et toute à sa quête spirituelle, elle qui deviendra Docteur de l’Église. On s’aperçoit que cette femme est tout à fait de son siècle, traversée par des doutes, des questionnements et exceptionnelle par sa liberté et sa forte vie de foi ; c’est la période de la controverse de Valladolid. La foi chrétienne a-t-elle le droit d’être imposée ailleurs ? Elle est aussi sensible à l’art et à la musique de son temps, chinant pour ses couvents quelques tableaux. « Pour approcher de Dieu, il convient d’avoir une image. Elle prend conscience de l’immense mystère de l’Incarnation. Pour Thérèse d’Avila, manifester une expérience de l’amour de Dieu passe par l’amour de l’autre. Et pour elle, on ne peut pas aimer Dieu si on n’est pas libre de l’aimer, » insiste Christiane Rancé. Thérèse d’Avila meurt en 1582 à Alba de Tormes.
Les religieuses d’Avila vont vouloir voler son corps… Plusieurs œuvres littéraires demeurent, dont le château intérieur ou le livre des demeures, œuvre qui a profondément bouleversé des gens aussi différents que Verlaine, Simone Weil, Marguerite Yourcenar, Émile Cioran, Pierre-Jean Jouve… Une femme et une sainte universelle qui interroge chacun encore aujourd’hui et que Christiane Rancé a admirablement su dépeindre à la fois dans sa conférence et dans son essai.


(*) Son livre intitulé La passion Thérèse d’Avila a eu récemment le prix de l’essai de l’Académie française.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 10/02/2016.

Solitude et rencontre

novembre 26th, 2015 § Commentaires fermés sur Solitude et rencontre § permalink

Evelyne Frank, docteur ès lettres et théologienne était l’invitée des conférences arts et cloître en décembre avec un sujet et un intitulé peu communs, Invitations au voyage entre solitudes et rencontres : Quelqu’un vient. A travers un florilège d’œuvres d’art, elle a su admirablement captiver l’auditoire avec une conférence toute en finesse et en profondeur.

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En pleine période de l’Avent, le sujet intrigue et a tout son sens. C’est en effet le thème de la solitude et de la rencontre qu’a choisi d’aborder Evelyne Frank. En partant d’abord de cette expérience universelle que nous faisons tous, d’autant plus en cette période de fêtes. Nous nous sentons seuls, entourés d’une famille et d’amis, seuls dans la rue, seuls dans les magasins, seuls dans un appartement de célibataire, seuls même à l’église dans son banc…Et elle suggère en parallèle la promesse contenue dans les Ecritures : « Tu te sens seul et tu l’es et ceci demeurera et pourtant Quelqu’un vient ! » Elle nous invite à être attentifs à ce que nous vivons dans la solitude comme dans la rencontre. Ce Quelqu’un peut-être bien sûr la promesse de l’enfant Sauveur de la crèche. Elle nous rend aussi sensibles à l’extraordinaire dans nos vies qui peut aussi prendre des formes multiples : un livre, une fleur, une idée, une personne, un éclat de rire, un lapsus etc. Elle met l’accent sur le fait que la plupart du temps, c’est après coup que nous savons que Quelqu’un est venu, comme dans la lutte de Jacob avec l’ange par exemple. Et le moment est fugace et quelquefois imperceptible. Elle nous montre également des annonciations contemporaines très surprenantes, avec jeune fille et ordinateur de Thomas Jessen, presque un peu iconoclastes. Mais en décryptant plusieurs scènes de l’annonciation, envisagée par de nombreux peintres anciens et actuels, la conférencière conduit chacun au cœur du mystère. Sa démarche est littéraire et spirituelle à la fois sans avoir l’air d’y toucher. Elle analyse de façon très poétique les scènes de l’Annonciation en montrant à pas feutrés l’arrivée de l’extraordinaire sous la forme convenue de l’ange, en prêtant attention aux détails, aux nombre de fleurs sur la hampe du lys par exemple. Elle revisite par son analyse la façon classique d’envisager ces scènes. Elle nous invite dans la chambre haute, lieu inaccessible des Ecritures à la fois chambre nuptiale et chambre du trésor. Cette chambre qui est le lieu où l’on se retire, où l’on prend du temps avec soi-même ; cette chambre du secret. Pour mettre l’accent sur le fait qu’ « à chaque âge de notre vie, nous vivons à l’intérieur de nos vies, plusieurs incarnations, plusieurs vies. Et que nous avons à écouter chacun notre « annonciation »pour être bien avec les autres. Qu’à chaque moment de notre vie ou de notre vieillesse, nous devons « inventer » quelque chose de beau et de neuf. » Elle met enfin en évidence que ce temps de la solitude tellement redouté est le lieu de notre plénitude pour aller ensuite vers les autres. De quoi affronter avec confiance l’année qui s’ouvre.
L.L.

 

Un chantier titanesque

octobre 31st, 2015 § Commentaires fermés sur Un chantier titanesque § permalink

Jean-Jacques Virot, professeur d’architecture à l’INSA de Strasbourg a donné une conférence passionnante devant un auditoire nombreux et attentif sur les coulisses du chantier du couvent des clarisses à Notre-Dame-du-Haut réalisé par Renzo Piano.

VA-ronchamp-chapelleND27-D70_arts_et_cloitreSituée à Ronchamp, dans le département de Haute-Saône, en Franche-Comté, la colline Notre-Dame-du-Haut est un lieu d’une haute valeur historique, artistique et spirituelle. 65 000 visiteurs y viennent chaque année du monde entier. Lieu de pèlerinage marial depuis le XIIIe siècle, elle rassemble plusieurs architectures contemporaines dans un environnement d’exception.
Le Corbusier y construisit une chapelle en 1955, candidate à l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2016. Lors de l’inauguration, il disait : « En bâtissant cette chapelle, j’ai voulu construire un lieu de silence, de prière, de paix et de joie intérieure. » Jean Prouvé réalisa un campanile dans les années 1970 et récemment, en 2011, Renzo Piano travailla au monastère des clarisses, à la porterie et au paysage.

Face à l’œuvre de Le Corbusier, Renzo Piano a dû retravailler la lumière

Au départ, les sœurs Clarisses de Besançon ont vendu leur monastère pour vivre une nouvelle vie communautaire et spirituelle. Elles ont fondé finalement une fraternité internationale au pied de la chapelle de Ronchamp. Cette dernière ainsi que les terrains appartiennent à l’association Œuvre de Notre-Dame-du-Haut, créée en 1799 par différentes familles.
L’idée était d’avoir une colline habitée. « Nous n’avions pas l’obligation de passer par un concours et nous voulions quelqu’un de relativement indiscutable en architecture. J’ai découvert Renzo Piano lors de mes études », précise le conférencier qui fut à la fois administrateur du site de Notre-Dame-du-Haut et maître d’ouvrage. On écrit à Piano mais il ne répond pas puis on passe par l’intermédiaire d’un autre architecte et finalement un rendez-vous est fixé pour janvier 2006. « Face à l’œuvre de Le Corbusier, Renzo Piano a dû retravailler la lumière pour s’adapter à cette œuvre. Ce qui compte pour le Corbusier, c’est la force plastique, le poids, la masse. Pour Renzo Piano, génois, c’est la mer, la clarté, la transparence, la lumière ». Ils sont donc très opposés dans leur conception de départ a priori. « Entre l’expression d’une commande et la lente maturation du projet, un processus complexe s’instaure où se rencontrent une maîtrise d’ouvrage et une maîtrise d’œuvre. Ainsi l’œuvre se construit », ajoute le conférencier.
Ce ne fut pas sans anicroches. « En 2008, il y eut une polémique à Chaillot et on a eu peur que Piano abandonne le projet de Ronchamp. Le préfet nous a beaucoup soutenus et Paul Vincent a motivé les entreprises », mentionne-t-il. Le chantier a vraiment commencé en octobre 2009 et les sœurs sont arrivées un mois après si bien que pendant deux ans, elles ont vécu au milieu des visiteurs et des travaux. Jean-Jacques Virot explique le chantier : « on a fait une entaille et on s’est enfilé dessous. On a enlevé toute la terre et construit le monastère puis il a fallu tout recouvrir de terre. On a beaucoup planté de gros arbres et on en a conservé d’autres. On a foré des puits à 90 mètres de profondeur pour avoir la géothermie. Comme nous sommes dans une zone sismique, nous avons mis beaucoup de béton. Deux agences ont œuvré et il leur était difficile de s’entendre. »
Concernant la colline Notre-Dame du Haut à Ronchamp, la rencontre des Clarisses et de l’architecte se décline en beaucoup d’autres : rencontre avec l’œuvre de Le Corbusier, avec les entreprises…
Le grand paysagiste Michel Corajoud, auteur du miroir d’eau à Bordeaux, élabora le paysage du site. Pour lui, il devait y avoir une continuité d’intentions nécessaires entre les bâtiments et les espaces extérieurs. En septembre 2011, eut lieu l’inauguration mais un an avant rien n’émergeait encore ! Renzo Piano commença le projet par les chambres des sœurs et celle de la prieure, Sœur Brigitte. Les façades du couvent des sœurs sont complètement vitrées pour que la lumière rentre à plein mais on ne voit pas à l’intérieur aussi, on n’a pas le sentiment de les déranger. Béton et couleur orangée dominent. Du mobilier de Vitra (chaises et tables) donne une harmonie à l’ensemble. Piano eut aussi le souci de ce qu’elles allaient accrocher aux murs. Il leur a agrandi pour cela de nombreux détails d’œuvres de Giotto.
Le conférencier conclut : « Ce fut une œuvre participative. On a réussi à réaliser une demande de construction sans urbaniser, tout en préservant la dimension domestique (on est chez les Clarisses) et en évitant que ce soit un lieu culturel. » Pari hautement relevé, il reste maintenant à l’association à rentrer dans ses frais après ce chantier titanesque de 12 millions d’euros qui donne à cette colline habitée une aura particulière et indiscutable. Un site magnifique à redécouvrir.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 10/12/2015.

La pierre et le cœur

septembre 27th, 2015 § Commentaires fermés sur La pierre et le cœur § permalink

Le dialogue passionné et tumultueux de Rodin et Camille Claudel était au programme de la première conférence de la dixième saison d’Arts et cloître.

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Dans un caveau archicomble, Antoinette Le Normand-Romain, ancienne conservatrice en chef du musée Rodin, conservatrice nationale du patrimoine et actuellement directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art à Paris, a donné une remarquable conférence sur ces deux artistes.
Cette dixième saison a pour thème le mot « rencontre », qui signifie au XIIIe siècle coups de dés et combat. La rencontre six siècles plus tard entre Rodin et Camille Claudel avait pourtant bien commencé. Leurs œuvres en sont le reflet.

« Un jeune sculpteur, peu connu »

Depuis son adolescence, Camille Claudel est passionnée par la sculpture et commence très jeune à travailler la glaise. La jeune femme a 20 ans quand elle devient l’élève de Rodin, qui remplace Boucher à la tête de l’atelier. Non seulement elle est jeune, belle, mais elle est dotée d’un talent rare pour la sculpture. Il fait d’elle son inspiratrice, sa collaboratrice et sa maîtresse. « Au moment où Rodin rencontre Camille, il est un jeune sculpteur, peu connu. C’est bien avant qu’il obtienne la commande des Portes de l’enfer , qui fera sa renommée », situe la conférencière. L’originalité de la conférence a été de mettre en dialogue les œuvres de ces deux artistes et de les examiner à la lumière de leurs sentiments. Les premières œuvres du début de leur rencontre présagent déjà de leur relation tumultueuse.
Ainsi, l’Éternel printemps de Rodin de 1884 emprunte les traits de Camille, tandis que Je suis belle en 1885, toujours de Rodin, représente une femme recroquevillée sur elle-même, portée par l’homme. « Ils ont 24 ans d’écart. La vie de Camille est bouleversée par cette liaison avec Rodin. C’est une vie plus du côté sombre que du côté du bonheur », précise la conférencière.

Des influences réciproques

Camille résiste à Rodin en fuyant en Angleterre mais à son retour, lui fait signer une sorte de contrat en octobre 1886, où il s’engage à ne pas accepter d’autre élève qu’elle-même. Elle a son propre atelier, Rodin aussi, mais elle est souvent dans l’atelier de celui-ci, d’où des influences réciproques. « On peut constater de nombreux allers-retours entre leurs deux œuvres. Lorsque l’on regarde la Jeune fille à la gerbe de Camille Claudel et la Galatée de Rodin, les œuvres sont très proches, mais il est trop simple de dire que Rodin a copié l’œuvre de Camille », fait remarquer Antoinette Le Normand-Romain.
Rodin s’installe quelque temps à l’Islette, aux alentours de Tours, pour réaliser la commande d’une sculpture de Balzac. Camille l’accompagne et y réalise la Petite châtelaine (traitement magnifique de la chevelure), Rodin (remarquable sur le plan artistique et psychologique) et la Valse qui sera exposée au Salon et conclut la période heureuse de Camille Claudel.

Des sculptures inédites

Rodin a une compagne, Rose Beuret, dont il aura un enfant. En 1898, après presque 15 ans d’attente et plusieurs séparations, Camille comprend qu’il ne l’épousera jamais. Après cette période, elle rompt avec lui, préfère s’éloigner du centre de Paris et prend un atelier avenue de la Bourdonnais. Elle sombrera peu à peu dans la folie. Et lui un temps dans la dépression. Elle réalise des sculptures inédites comme Les Causeuses ou La Vague, qui montre son éloignement par rapport à Rodin.

Paranoïa

Lequel se débat avec la commande de la statue de Balzac, refusée par la Société des gens de lettres car le public ne reconnaît pas le romancier. « Un an après la statue de Balzac, elle représente Rodin entre deux femmes dans l’âge mur : Clotho et une plus jeune. Dans une deuxième version, l’homme a clairement fait son choix pour la plus âgée. Rodin est intervenu pour éviter que l’État ne commandite ce groupe, car son histoire personnelle y est dépeinte. Il fera le nécessaire aussi pour que Camille n’ait pas de reconnaissance officielle, tout en étant obsédée par celle-ci dans son œuvre », ajoute-t-elle. Camille réalise Vertumne et Pomone en 1905, période où elle commence à sombrer dans la paranoïa et où elle revient aux sujets de sa jeunesse. La Niobide blessée de 1906 sera la seule œuvre de Camille acquise par l’État. Le 10 mars 1913, elle est internée par sa mère et son frère Paul dans l’asile de Ville Evrard, à Neuilly-sur-Marne.
Elle a 48 ans, elle ne reverra plus son atelier et meurt 30 ans après, à côté d’Avignon, dans un autre hospice. La première exposition des œuvres de Camille aura lieu seulement en 1951. Une œuvre forte, symboliste et sensible, indissociable de sa vie, qui devrait trouver place au musée Camille Claudel, à Nogent-sur-Seine, au printemps 2016.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 12/11/2015.

La nouvelle saison d’Arts et Cloitre: demandez le programme…

septembre 11th, 2015 § Commentaires fermés sur La nouvelle saison d’Arts et Cloitre: demandez le programme… § permalink

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Une figure de la Résistance à découvrir

mai 18th, 2015 § Commentaires fermés sur Une figure de la Résistance à découvrir § permalink

Pour la dernière date de la neuvième saison, Arts et cloître a reçu Hubert Briand pour une conférence très documentée sur Franz Stock (1904-1948), prêtre allemand figure de la Résistance et de la réconciliation entre l’Allemagne et la France.

A. Kilar C Centre international Franz Stock, Chartres

Hubert Briand a été à l’origine du classement de la fresque de Franz Stock sur la liste des monuments historiques, au séminaire des barbelés à Chartres, alors qu’il était militaire ce qui a permis de préserver l’ensemble de l’ancien séminaire des barbelés de Chartres. Ce breton y officie aujourd’hui et veille avec d’autres bénévoles de l’association Franz Stock à faire connaître ce « personnage hors du commun » par le biais de visites et conférences.
Mais qui était donc Franz Stock ? « Il naît en Westphalie en 1904 dans une famille de six enfants. Son père ayant été mobilisé en Russie, il est obligé d’aider sa mère à faire vivre la famille. Il est bien souvent plus au travail qu’à l’école. Mais il a déjà l’idée de rentrer dans les ordres. Lorsque son père revient, il passe son bac et intègre un mouvement de jeunesse, Source vive. Le jeune Franz Stock est très ouvert à d’autres cultures. Il a aussi un violon d’Ingres qui est la peinture. Il est très attiré par l’école de Pont-Aven. » Il entre chez les compagnons de Saint-François, créé par Joseph Folliet.

Franz Stock a accompagné entre 1 400 et 1 800 exécutés

Il vient étudier au séminaire des Carmes à Paris puis rentre à Paderborn (Allemagne) où il est ordonné prêtre en 1932. Dans sa première paroisse, il doit apprendre le polonais pour communiquer avec ses ouailles. Puis il sera curé de la paroisse allemande à Paris. Il fait venir sa sœur Francisca pour l’aider à accueillir les jeunes Allemands un peu perdus. Il est ensuite mis en demeure de rentrer en Allemagne, ce qu’il fait. Mais il revient ensuite à Paris à la paroisse allemande. Il est nommé aumônier auxiliaire des prisons parisiennes. C’est l’époque des premières exécutions à Paris, dont celle du jeune Jacques Bonsergent, le 10 novembre 1940, accompagné par Franz Stock dans ses derniers instants.
La lettre de Franz Stock à la famille, lue par une des descendantes de Bonsergent qui habite Molsheim, fut un moment émouvant. Hubert Briand indique que Franz Stock a accompagné entre 1 400 et 1 800 exécutés. Il y eut 4 500 fusillés en région parisienne. Franz Stock n’a pas renié sa patrie, l’Allemagne, mais il a compris cette lutte contre l’Allemagne nazie. Il faisait passer des informations aux familles mais demandait qu’on ne lui confie pas de secrets compromettant en confession.
D’Estienne d’Orves mentionne le mouvement de recul qu’il eut par rapport à Franz Stock, en se demandant s’il n’était pas de la Gestapo. Comment Franz Stock a pu, au milieu de ses événements tragiques, garder la confiance des Allemands et des Français ? Cela reste un mystère. « Il aidait tout le monde (juifs, athées, catholiques etc.) et cela commençait à être dangereux pour lui », indique Hubert Briand. On l’envoie dans un camp à Cherbourg. Sur les 190 000 prisonniers de guerre faits par la France, on demande aux étudiants allemands en théologie s’ils veulent bien reprendre leurs études en camp de prisonnier avec validation des diplômes par les autorités ecclésiastiques. « L’idée sous-jacente est de permettre à l’Allemagne après guerre de se reconstruire tout en luttant contre le nazisme pour éviter l’expérience désastreuse de 1919 qui a vu la guerre reprendre après avoir anéanti l’Allemagne économiquement », ajoute M. Briand. Le cardinal Suard appuie la candidature de Franz Stock pour prendre la tête de ce séminaire particulier, derrière les barbelés.

Enterré à la va-vite

Franz Stock arrive à Orléans le 23 avril 1945. Il se fait aider d’un lieutenant alsacien Joseph Johner pour organiser la vie de l’ensemble du camp. Mais très vite le séminaire est transféré au Coudray, à côté de Chartres. 939 étudiants allemands en théologie vont y être formés et 630 ont été prêtres de l’Allemagne post-nazie.
Jamais une expérience pareille n’a eu lieu à si grande échelle. Théâtre, peinture, musique, conférences avaient lieu au séminaire des barbelés. Franz Stock a eu aussi le souci de créer un lycée pour les 14/18 ans au sein du camp.
Il meurt d’épuisement le 24 février 1948 à l’hôpital Cochin. On interdit de publier son décès, il, est enterré à la va vite sous une croix de bois dans le cimetière de Thiais. Il a fallu attendre 1963 pour que son corps soit rapatrié dans l’église de Rechèvres à Chartres. Son procès en béatification est terminé depuis 2013, il reste au Vatican à se prononcer désormais. « Franz Stock a traversé les abîmes du cœur humain et ses surprenantes beautés à la fois. Son parcours conduit à espérer ». Une grande figure d’homme et de résistant à ne pas oublier.

Un film a été également projeté durant la conférence qui a permis de mieux découvrir le parcours de Franz Stock.

L.L

Article paru dans les D.N.A. du 16/06/2015