Prochaine conférence d’Arts et Cloître: samedi 2 décembre 2017 à 16h30 au caveau de la chartreuse de Molsheim

novembre 24th, 2017 § Commentaires fermés sur Prochaine conférence d’Arts et Cloître: samedi 2 décembre 2017 à 16h30 au caveau de la chartreuse de Molsheim § permalink

Le temps, notre  allié ou notre pire ennemi ?

 » Vous avez du temps ? Moi … pas ! Du temps monastique au temps d’aujourd’hui. »  A travers un titre légèrement provocateur, cette conférence du samedi 2 décembre à 16h30 qui sera donnée  par Pascal Pradié, bénédictin de St Wandrille au caveau de la chartreuse de Molsheim, nous introduira dans le mystère du temps à travers les âges et l’art : clepsydre, sablier, calendrier solaire, horloge…

Une première partie plus historique d’un temps dominé par Dieu abordera l’origine de son calcul et sa mise en pratique dans la vie monastique où tout le temps est unifié par le service divin.

La deuxième partie, davantage abordée comme le temps de l’homme, nous montrera comment le temps qui pourrait être notre grand allié a pu devenir notre pire ennemi, au point de remplir nos contemporains d’angoisse et de culpabilité. En bref, pourquoi n’avons nous plus le temps de rien … ni pour nous ni pour les autres ?

Entrée libre, places limitées.

Réservation conseillée au 03 88 47 24 85. Plateau à la sortie.

Au commencement était la fin. la chapelle Chigi( 1513-1555) de Raphaël dans l’église Santa Maria del Popolo à Rome

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Une conférence de Florian Métral, docteur en histoire de l’art à Paris 1, sur la chapelle Chigi à Rome célèbre la naissance et le passage du temps par un parallèle  constant  entre l’existence d’Agostino Chigi, banquier des papes et puissant personnage et l’histoire du monde. Un projet artistique d’une grande ambition qui n’a d’égal à l’époque que la chapelle Sixtine !  A découvrir !

 

 

Au début des années 1510, Agostino Chigi (1466-1520), le banquier des papes et un des plus puissants personnages de la Renaissance, confia à Raphaël (1483-1520) la conception de sa chapelle funéraire dans la basilique Santa Maria del Popolo, à Rome.

L’ambition artistique de cet ensemble décoratif, inspiré du modèle du Panthéon, et la richesse de ses références théologiques, philosophiques et cosmologiques en font un exemple phare de l’art romain du début du XVIe siècle ; exemple qui n’a d’égal, à l’époque de sa conception, que la voûte de la chapelle Sixtine récemment achevée par Michel-Ange en 1512.

Demeure d’éternité pour son commanditaire et sa famille, la chapelle Chigi célèbre la naissance et le passage du temps par la mise en correspondance de l’existence terrestre d’Agostino Chigi avec l’histoire du monde, depuis la création initiale du cosmos jusqu’à la recréation finale scellant la promesse de la résurrection de l’âme.

Florian Métral, docteur en histoire de l’art à Paris 1,Panthéon -Sorbonne a donné une conférence pour Arts et cloître au caveau de la chartreuse de Molsheim le 18 octobre 2017.

Pour écouter l’interview de Florian Métral, suivre le lien suivant:

https://soundcloud.com/diocese-alsace/itw-florian-metral-pour-arts-et-cloitre

Le peintre et l’histoire

octobre 3rd, 2017 § Commentaires fermés sur Le peintre et l’histoire § permalink

 

Pour la 12e saison d’Arts et Cloître, la peinture d’histoire au XIXe siècle en France était au programme avec la façon d’envisager l’instant et le temps pour constituer une mémoire. Une grande fresque dépeinte avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité par Jean-Jacques Danel, franciscain et historien de l’art.

La peinture d’histoire née au XVIIe « est le genre le plus prisé selon le peintre Félibien qui établit un classement pour l’Académie des Beaux-arts : sujets religieux, batailles ou scènes mythologiques. Louis XIV en a usé avec le succès que l’on connaît. » Elle permet peu à peu de se forger un référent national. Le conférencier montre une multitude de tableaux très variés dans leur approche du temps et la réalisation de l’image. C’est souvent le résultat d’une commande. Mais le temps est souvent distancié entre l’événement et sa représentation. La part de subjectivité de l’artiste y intervient comme parfois celle du commanditaire ainsi que les modes. Alors au final, comment lire une scène du XIXe  siècle sans se faire « manipuler » ? »

« Une manière habile de faire oublier les 25 000 morts de cette bataille ! »

« A la fin du XVIIIe  siècle, à la suite du comte d’Angevilliers, on va s’intéresser au patrimoine. C’est la naissance du néoclassicisme où l’on aime s’inspirer de faits anciens pour décrire une situation actuelle. »

Dans l’enlèvement des Sabines, David a insisté sur l’idée très moderne pour le XIXe  siècle des héros et des héroïnes. Les femmes ont permis d’éviter une guerre et favorisé une réconciliation entre les Romains et les Sabins. « Le tableau du sacre représente trois ans de travail, après l’évènement. Si Napoléon se couronne lui-même et Joséphine, les références sont romaines. Le peintre y était présent. Mais il y place la mère de l’empereur qui n’y était pas. Ainsi le rapport à l’histoire est bien différent d’aujourd’hui : c’est une représentation selon l’inspiration du peintre.

De même, le baron Gros peint Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa en 1804 après le sacre mais en choisissant de le placer au milieu de ses soldats, allusion au pouvoir du roi qui pouvait toucher les écrouelles. « Une façon de se légitimer et de s’inscrire dans une longue tradition. Le même peintre montre pour une commande officielle présentée au Salon le champ de bataille d’Eylau en insistant sur le geste de Napoléon en faveur des prisonniers russes. Une manière habile de faire oublier les 25 000 morts de cette bataille ! »

Le travail de journaliste de Géricault

Géricault dépeint aussi les officiers ou les cuirassiers comme des héros anonymes auprès de leurs chevaux qui se cabrent. Si David choisit de montrer Bonaparte en conquérant, Delaroche peint l’homme seul qui subit. « Le tableau des massacres de Scio de Delacroix où une famille attend la mort a eu une grande influence sur les romantiques. En effet, l’expression des visages ne suit plus celle du corps mais tient compte du ressenti, » ajoute le conférencier. Au salon de 1819, Géricault présente le radeau de la Méduse. Il prend un exemple contemporain à une époque troublée où l’on se cherche un nouveau héros après Napoléon et avant Louis XVIII. La Frégate « la Méduse » s’échoue avec 147 personnes à son bord. Quinze jours plus tard, quinze survivants sont récupérés par la frégate Argus. « Il y a eu des cas de cannibalisme et le personnage en responsabilité a été coopté par relation. En plus, Géricault représente en haut de sa pyramide humaine un esclave noir, tout ceci fait scandale. Il a pour ce tableau effectué un travail de journaliste en allant dans les morgues. Il veut montrer que l’homme est capable de trouver en lui la force d’aller plus loin hors du système politique ou religieux ».

Marat plus que la Bastille

Mais ce qui a compté dans l’histoire de notre pays est parfois très peu représenté par les peintres à l’inverse d’autres événements. Ainsi, « la prise de la Bastille, fait majeur pour notre République aujourd’hui a été très peu représentée en peinture. En effet, la Bastille ne fut défendue que par 5 invalides, puisque depuis Louis XVI, on n’embastillait plus. Et le 14 juillet ne devint le jour de la fête nationale que 100 ans après en 1880. »

Au contraire, le tableau de Marat assassiné réalisé par David fait référence à ce député républicain des montagnards qui fut à sa mort exposé nu avec un drap mouillé et sa blessure montrée à tous. « Marat est devenu avec David le nouveau martyr de la révolution. Pour renforcer cet effet, les tons sont froids, le corps livide, la blessure saigne, il tient dans sa main la lettre de Charlotte Corday ». Enfin, la Liberté guidant le peuple n’est pas envisagée par Delacroix comme une allégorie de la République : « j’ai entrepris un sujet moderne, une barricade, » disait-il. « Le fait de représenter côte à côte les bourgeois et le peuple n’a pas plu sans compter les nombreux cadavres. L’image n’a pas convenu non plus aux révolutionnaires de l’époque, » précise J.J Danel.

L’Alsace et la Lorraine au pied de la croix

Enfin, il est frappant de voir à travers la peinture combien Napoléon III a fait la guerre à la seule fin de se montrer le digne héritier de Bonaparte. Pendant dix ans, les épisodes de la Commune n’étaient pas représentables. Certains tableaux font allusion à l’histoire alsacienne comme la bataille de Reichshoffen peinte par Aimé Morot. Enfin, le dernier tableau projeté d’Eugène Chaperon montre les vedettes, l’Alsace et la Lorraine au pied de la croix, côté prussien avec en face un cavalier français prêt à venir à leur secours. Et les morts eux aussi français se relèvent pour charger comme dans un film fantastique. La mémoire de la guerre de 1870 semble avoir été oblitérée dans la mémoire collective. Pourquoi ? Tous les peintres n’ont pas peint l’histoire. Certains comme les impressionnistes n’ont pas voulu ou pas pu le faire. Aujourd’hui, encore de quelle réalité tiennent compte les peintres aux armées ? Vaste question pour un sujet passionnant.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 05/11/2017

 

 

Plongée dans le temps et le chant

octobre 1st, 2017 § 2 comments § permalink

Un stage de chant grégorien, sous l’égide d’Arts et cloître et de l’association Organum, a eu lieu à la chartreuse de Molsheim d’après un manuscrit chartreux.

Venus d’horizons très variés, quatorze stagiaires se sont mis le week-end dernier à l’écoute de Marcel Pérès, grande figure du chant ecclésiastique et médiéval.

Régulièrement l’association Arts et Cloître organise des ateliers pour faire découvrir l’activité du moine chartreux. Après l’enluminure, le modelage, la calligraphie… le chant grégorien. Le moine chartreux se rend trois fois par jour à l’église de son monastère où il y prie avec les autres membres de sa communauté et chantent ou psalmodient. Certains participants venaient de Munich, de Tübingen, d’Offenbourg, de Paris ou encore de Lille mais les Molshémiens étaient là aussi. Tous étaient motivés par l’apprentissage du chant grégorien et du chant chartreux au contact d’une personnalité hors pair, celle de Marcel Pérès. Musicien, organiste, il est le fondateur du CIRMA (Centre itinérant de recherches sur les musiques Anciennes) à Moissac et participe à de nombreux enregistrements et concerts partout dans le monde. Son action a été couronnée par plusieurs prix. Les stagiaires et leur animateur ont découvert la chartreuse de Molsheim et sont tombés sous son charme. Le jardin médiéval implanté à l’emplacement de l’ancien réfectoire des moines a eu beaucoup de succès avec ses légumes ou espèces anciennes.

Une page en peau de mouton

Il fallut d’abord apprendre à lire la partition du manuscrit de la chartreuse de Liège, datant du XIVe siècle. Ce qui ne fut pas toujours simple même pour les plus aguerris. Le système de notation n’est pas encore fixé et lorsqu’une peau de mouton constitue la page rare, non orthogonale et nécessaire d’un ouvrage, on met alors quelques rajouts sur les portées. Et seul un œil averti les détecte. Ensuite il s’est agi de comprendre la mentalité du chanteur et son expérience du temps.

« Les chartreux, à la charnière de plein de choses, ont le souci de la tradition et une expérience mystique très forte. Ils respectent encore celle du XIème siècle qui se transmet de maître à élève. La liturgie est un cheminement avec d’abord la proclamation de l’Evangile avant l’office de nuit et pendant celui-ci. Les chartreux chantent très lentement et par cœur pour développer le côté vibratoire du son. Il faut scander et trouver un rythme pour que le sens entre en nous », indique Marcel Pérès. » Pendant longtemps, le temps de la Parole était celui de l’instant puis à partir du XIIIème siècle le temps devient une construction géométrique (avec plusieurs voix par exemple). L’Occident s’est développé grâce à cette nouvelle définition du temps qui a permis d’organiser des séquences dédiées à telle ou telle activité et a favorisé l’expansion économique. Les chartreux envisagent le temps avec lenteur et sont loin du temps du monde. Cependant, pour les stagiaires ce fut une expérience unique, très riche, à réitérer.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 08/10/2017

 

 

 

 

Arts et Cloître vous propose son 12ème cycle de conférences arts et spiritualité sur le thème « Regards sur le temps, l’histoire et la mémoire: de l’éphémère à l’éternité »

septembre 30th, 2017 § Commentaires fermés sur Arts et Cloître vous propose son 12ème cycle de conférences arts et spiritualité sur le thème « Regards sur le temps, l’histoire et la mémoire: de l’éphémère à l’éternité » § permalink

Pour découvrir le programme il suffit de cliquer sur l’image ci-dessous:

Vous pouvez également écouter l’interview de Laurence LEVARD, présidente d’Arts et Cloître, en cliquant sur le lien suivant:

https://soundcloud.com/diocese-alsace/itw-laurence-levard-pour-arts-et-cloitre

 

Entre tragédie et paix

mai 8th, 2017 § Commentaires fermés sur Entre tragédie et paix § permalink

Pour la clôture de l’anniversaire des dix ans, l’association Arts et cloître a invité Denis Coutagne, à venir parler de l’oeuvre abstraite de Kim-en-Joong, artiste et dominicain, d’origine coréenne auquel il a consacré un ouvrage essentiel.

Oeuvre de Kim-En-Joong à Auvers ©Denis Coutagne

Kim-En-Joong est connu en Alsace pour son vitrail à la collégiale de Thann. Mais son oeuvre prolifique (vitrail, céramique, peinture) méritait une étude approfondie. C’est chose faîte avec le livre de Denis Coutagne paru en 2015. L’oeuvre abstraite de Kim en Joong est complexe à comprendre dans son ensemble comme l’indique Denis Coutagne. Il faut d’abord tenir compte de son parcours de vie et de sa personnalité.

Né en Corée du Sud en 1940 pendant l’occupation japonaise, Kim En Joong connaîtra la guerre des deux Corée, le communisme et les privations. Il est élevé au sein d’une fratrie de huit enfants dans la tradition taoïste.

« J’aime de plus en plus les oeuvres d’art qui me donnent le sens du silence »

En 1956, la rencontre décisive avec un professeur de calligraphie l’oriente vers les arts graphiques. Il entre à l’école des Beaux-Arts de Séoul et suit des cours de français à la mission étrangère. Très vite, il fait le choix d’étudier la peinture occidentale, et s’intéresse à l’impressionnisme, au cubisme et à l’art abstrait. Durant ces années, alors qu’il peint sans relâche pour subvenir à ses besoins, il devient professeur de dessin au séminaire catholique de Séoul. Il découvre la religion catholique, la liturgie, la paix et le silence de l’église paroissiale de Hai Wha. Kim En Joong demande et reçoit le baptême en 1967.

Puis Kim réalise son rêve : étudier en Suisse l’histoire de l’art, puis la théologie et la métaphysique. Sa rencontre avec les dominicains le conforte dans sa vocation et le 4 août 1970, Kim En Joong revêt pour la première fois l’habit blanc des Frères Prêcheurs. Son ordination sacerdotale aura lieu quatre ans après. Il sera assigné au couvent de l’Annonciation à Paris, qui deviendra son lieu de vie communautaire et d’artiste. Denis Coutagne, indique avec de très nombreuses oeuvres à l’appui les influences qui se sont exercées sur l’oeuvre du Père Kim : Monet, Pollock, Mondrian, Malévitch, Kandinsky, Delaunay, Sam Francis, Rothko, Matisse… et pour les vitraux : Chagall, Bissière, Manessier, Gerain, Soulages, Léger et le Père Couturier !

Pour beaucoup dont le cardinal Barbarin, Kim serait presque le fils spirituel du Père Patfoort. « Ai-je déjà vu une amitié aussi fervente que celle qui a lié le Père Kim à son vénérable aîné le père Patfoort ? L’artiste dont l’oeuvre est jaillissement de lumière et de couleur et l’éminent professeur de théologie cherchant la Vérité pour la contempler ? » Dans une lettre au Père Patfoort, théologien dominicain dont il a été très proche (il l’a accompagné jusqu’au bout), Kim en Joong écrit ceci : « j’aime de plus en plus les oeuvres d’art qui me donnent le sens du silence et une intensité sereine comme rosée. » Kim écrivait aussi ceci à propos du Père Patfoort : « les liens qui nous unissent sont sans aucun doute ceux de dominicain : une vie de contemplation qui n’a ni commencement ni fin. »

« La plus belle cathédrale du monde »

Denis Coutagne rencontre Kim en 2011 car le peintre veut découvrir Cézanne et notamment les carrières de Bibemus qui l’ont tant inspiré. Le conférencier souligne la grande proximité de l’oeuvre de Kim avec la nature comme Cézanne. « Il réalise de grands formats posés au sol. Il travaille comme un lutteur puis les passe au four. Les lignes sont faîtes très vite et les mouvements ascendants. Kim en Joong s’inscrit dans une tradition coréenne avec la calligraphie. » Mais cela ne l’empêche pas de puiser à la tradition de l’Annonciation qui fonde l’image de la peinture occidentale.

Le conférencier souligne la forte inspiration de Kim auprès de Fra Angelico, frère et peintre qui était déjà l’auteur de peinture abstraite dans la prédelle, ne pouvant autrement traduire ce mystère. Une découverte remarquable que Kim reprend en disant : « je vais peindre l’émotion dans l’âme de la Vierge. »

Il réalise aussi de très nombreux vitraux. « Mon ambition est d’exprimer toute la lumière que j’ai reçue de la cathédrale (de Chartres). Je signale qu’elle est pour moi la plus belle cathédrale du monde ; on s’y sent accueilli et je voudrais que mes vitraux soient le signe de cet accueil. » De cette lumière vient désormais la couleur qu’il introduit dans ses oeuvres. « Il donne une leçon de colorisme qui nécessite une grande dextérité. La peinture de Kim n’est pas de tout repos. Il a une créativité phénoménale, on ne s’y ennuie jamais. On y trouve des élans, des lignes noires, noueuses, tortueuses comme notre humanité mais elle ouvre à une lumière qui vient d’ailleurs et nous est donnée, » conclut Denis Coutagne. Une oeuvre singulière à comprendre du dedans grâce à un conférencier hors pair.

L.L.

* Conservateur honoraire du patrimoine et président de la Société Cézanne

Article paru dans les D.N.A. du 23/06/2017

 

Un grand moment de théâtre

avril 17th, 2017 § Commentaires fermés sur Un grand moment de théâtre § permalink

Dans le cadre des dix ans d’arts et cloître, une pièce de théâtre singulière Reste avec nous , inspirée d’une nouvelle d’Henri Guillemin de 1944 a été proposée au public de la chartreuse.

Christian Nardin a livré de cette pièce une interprétation magistrale dans une mise en scène à la fois épurée et sensible, avec l’aide du régisseur Stéphane Wollfer et de la maquilleuse Ambre Weber.

Henri Guillemin (1903-1992) agrégé et docteur ès lettres est plus connu pour ses travaux et conférences sur l’histoire ou sur certains écrivains que par cette nouvelle. Reste avec nous , rare à tout point de vue dans son parcours cible un essentiel. Réfugié à Neuchâtel en 1942 pour avoir été dénoncé comme gaulliste dans la presse collaborationniste, Henri Guillemin rédigea à Pâques 1944 cet étonnant récit où il prend le parti pris de ce qui est le plus éloigné des disciples du Christ pour finalement en rendre témoignage.

Christian Nardin, fondateur de la compagnie des Tréteaux de Port-Royal, dans le but de faire découvrir des textes forts parfois méconnus, l’a adapté à la scène. Il entre, immense, vêtu de sa houppelande brune sur un air musical et passe de l’obscurité à la lumière. Simple savetier, il se prénomme Elias Achim et a assisté aux événements de Jérusalem depuis l’épisode des marchands du Temple. Il se réfugie chez un ami pour échapper aux rafles qui ont suivi. La langue est très imagée et pleine de bons mots tirés du langage populaire. Elias ajoute : « on ne s’occupait guère de lui (le Nazaréen), ni Gesmas, ni moi, ni personne des camarades. Son machin, c’était pas pour nous. Un type à ce qu’on disait, qui remettait d’aplomb les bancroches, qui décongelait les chassieux, qui arrêtait le sang aux femmes qui en perdait trop. »

Le jeu de Christian Nardin est très vivant, sensible et passionné à la fois.

Il fait part de la rumeur en discutant avec ses proches. Gesmas (qui finira crucifié aux côtés du Christ) pense que le temps du libérateur attendu est arrivé (le Messie). Ce n’est pas le cas d’Elias qui s’interroge durant une grande partie de la pièce. De témoin sceptique, il va évoluer au fil des événements. Une simple chaise, un pupitre et quelques spots vont servir la mise en scène. Christian Nardin incarne divers personnages au fil de la pièce. Il suffit d’un coup de menton dans la lumière puis l’obscurité pour incarner le reniement de Pierre. Puis de se raidir au prétoire pour incarner Ponce Pilate persuadé que la foule demanderait de relâcher Jésus et non Barabas.

Le jeu de Christian Nardin est très vivant, sensible et passionné à la fois. La voix porte loin et donne vie à tous ces personnages. Les yeux écarquillés, il regarde droit devant ou sur le côté et s’adresse à son interlocuteur en alternant de fortes exclamations ou interrogations puis des phrases plus lentes comme une prise de recul, presque susurrées à lui-même. Une compréhension en deux temps. Le temps de la rumeur et le temps de l’intériorité. Une gestuelle simple accompagne l’ensemble. Elias découvre que cet homme, le Nazaréen est livré à une parodie de justice, suscitée par la haine collective.

De fortes convictions

La langue de Guillemin prend soin de restituer des images fortes (comme le chemin de croix et la crucifixion) tout en étant poétiques malgré tout. Le rythme et le suspense impulsés avec l’arrêt possible de la pièce lors de la mort des trois hommes tiennent le spectateur en haleine. Et là tout change et bascule. En effet, Elias confie son expérience intime de la rencontre du Christ à Emmaus, à l’auberge du poisson.

« Là aussi, il m’a regardé une seconde, deux secondes dans les yeux. Oui c’est bien moi, il m’a regardé. » Cette pièce révèle les fortes convictions de Guillemin, chrétien convaincu en utilisant un langage simple et plein de fraîcheur. Une représentation extraordinaire qui a comblé tous les spectateurs. Un final dans le recueillement grâce à l’obscurité et à la musique. Un moment inoubliable qui restera gravé dans les mémoires.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 13/05/2017

L’œuvre fabuleuse et liturgique d’un rêveur

mars 25th, 2017 § Commentaires fermés sur L’œuvre fabuleuse et liturgique d’un rêveur § permalink

Bernard Berthod, conservateur du musée religieux de Fourvière à Lyon, était l’invité d’Arts et cloître. Il a su montrer l’étendue du talent du célèbre orfèvre et sculpteur contemporain, Goudji, sa créativité et sa force intérieure.

Bernard Berthod est un homme de culture aux multiples facettes. Après avoir été médecin, il est à la fois historien, écrivain et conservateur du musée religieux de Fourvière où il programme des expositions variées.

Auteur de nombreux ouvrages, il a réalisé un dictionnaire des arts liturgiques, en collaboration avec Elisabeth Hardouin-Fugier et Gaël Favier. Il a reçu le prix du chanoine Delpeuch, sous l’égide de l’Institut de France, pour l’ensemble de son œuvre et de son action en faveur du patrimoine religieux en 2007.

«Élever l’âme »

Il connaît Goudji depuis plus de vingt ans, a écrit un livre sur lui et son parcours étonnant. Il dit ceci de l’orfèvre : « Il vient d’un autre monde et naît en Géorgie le 6 juillet 1941 à Borjomi. Son nom Goudji est un diminutif affectueux donné par sa mère. Celle-ci est une très bonne pianiste et le père de Goudji est médecin. » Très jeune, il connaît l’Europe à travers les planches de l’exposition universelle de Paris, ramenées par son grand -père. Il dessine très tôt et entre aux Beaux Arts à Tbilissi. « Après la mort de son père, Goudji rentre voir sa mère et voit des dinandiers à cette occasion. Il se dit alors que c’est ce qu’il va faire.

 

En Union soviétique on ne peut qu’être un citoyen lambda, il est impossible d’utiliser le métal », ajoute le conférencier. Dès lors, il va tenter de réaliser son rêve. Il rencontre Catherine Barsac, une Française qui travaille à l’ambassade de France à Moscou. Ils se marient en 1970 et ont un enfant. « Par chance, le beau-père de Goudji a de nombreuses relations en tant qu’auteur lyrique et directeur du théâtre des Champs Elysées. Il est l’ami des Pompidou et ils vont arriver à l’extrader. »

Goudji dans son atelier

En janvier 1974, ils arrivent à Paris. Goudji doit se confronter à une société très différente de celle qu’il a connue. Il dira : « Je suis né à Paris à l’âge de 33 ans. » Il réalise d’abord des bijoux et des objets décoratifs. Ses premières créations en métaux précieux sont réalisées avec des couverts en argent hérités de sa mère. Hubert de Givenchy est très séduit par ses bijoux. Puis il rencontre le galeriste Claude Bernard qui le fera largement connaître.

Un ami de son beau-père, Félicien Marceau, lui commande son épée d’académicien. Il en fera vingt-deux. « Goudji est un rêveur qui voit des animaux fabuleux et des fleurs qu’il veut retranscrire dans le métal. La technique est simple et complexe à la fois. Il utilise une feuille de métal à laquelle il donne forme et incorpore des pierres de tous les jours», indique le conférencier. Il a trois ateliers : un à Paris, un en Vendômois et un sur l’île de Bréhat où il réalise lui-même ses outils (bigornes). Puis grâce à François Mathey, inspecteur des Monuments historiques, il crée une première œuvre liturgique en 1986 pour l’abbaye de l’Epau, une cuve baptismale, inspirée de l’art oriental qui sera utilisée à Notre Dame de Paris par Jean-Paul II.

Fournisseur de l’Église catholique

Il va peu à peu diversifier ses commandes et devenir l’un des fournisseurs de l’Église catholique au gré des rencontres. Il réalise des autels, des croix (suspendues ou processionnelles ou pectorales), des ambons, des encensoirs, évangéliaires, reliquaires (de Padre Pio), ostensoirs (Lourdes), châsses ou d’autres objets pour des cathédrales ou des églises : à Chartres, à Ste-Clotilde de Paris, à Luçon et dans diverses abbayes… « Goudji a la vision qu’il doit créer des objets de beauté à la gloire de Dieu. L’objet doit être beau car il doit élever l’âme. En somme, il a renouvelé le regard des fidèles catholiques avec l’idée que rien n’est trop beau pour Dieu. Il va comprendre l’importance de la culture chrétienne catholique en France et ainsi réconcilier Rome et Byzance dans son œuvre œcuménique », conclut Bernard Berthod.

Reliure de l’évangéliaire du monastère bénédictin d’Abu Gosh (Jérusalem)
© Marc Wittmer

 

Ainsi, Mgr Ravel a une crosse réalisée par Goudji. Cet artiste singulier œuvre dans le silence de son atelier et cultive la beauté et la foi, tout en étant parvenu à atteindre son rêve. Un itinéraire en tous points remarquables.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 23/04/2017

L’art contemporain face au silence

février 5th, 2017 § Commentaires fermés sur L’art contemporain face au silence § permalink

 

Invitée des conférences arts et cloître, Valérie Buisine, docteur en théologie (*) a choisi en contraste avec la vacuité de certaines toiles, l’œuvre de cinq artistes contemporains inspirés par la rencontre le silence ou la contemplation.

Aujourd’hui, l’art contemporain recèle le pire comme le meilleur. « Il est presque provocateur de penser que l’on puisse trouver un art capable de faire silence par rapport à un monde bruyant et plein d’images. Un art qui créerait une rencontre du dedans et une quête existentielle », introduit Valérie Buisine. C’est pourtant le cas de l’œuvre de Soulages et de Rothko. Le premier utilise un noir total, le second joue avec la couleur, tous les deux sont assez minimalistes dans leur art.

« L’art de Rothko répond à un monde encombré »

« La texture de Soulages était devenue un piège à lumière. Il travaille le brou de noix, le goudron. Et pourtant la picturalité a provoqué ses premières émotions avec un lavis, femme à demi couchée de Rembrandt du British Museum. Conques est aussi le lieu de ses premières expériences artistiques à cinq ans ». Son œuvre incite au silence et à la contemplation pour rencontrer la vraie lumière. C’est une expérience à la fois physique et métaphysique. « La toile qui ne renvoie à rien renvoie au moi de chacun », ajoute la conférencière.

Comme le dit Michel Butor, « l’art de Rothko répond à un monde encombré ». Le spectateur est saisi par l’atmosphère colorée de ses toiles où il superpose des frottis de couches successives comme des voiles colorés avec des bords floconneux. « Il a le désir de créer un vibrato de la couleur comme il en existe pour la musique », analyse Valérie Buisine. « Le silence de ses tableaux est juste. Il invite à la contemplation, la vue se perd dans la couleur, dans un au-delà du soi et du visible. Le but de Rothko est que son œuvre provoque un tremblement de l’être ».

Fabienne Verdier a séjourné dix ans en Chine. Maître Wong lui dit : « tu es entrée en peinture comme d’autres artistes entrent en religion ». Elle met en œuvre le souffle, l’influx. Le geste est fait d’intensité et d’épaisseur. Elle achète et crée des pinceaux et fait toute une recherche sur la puissance du trait. Elle cherche aussi à mettre dans ses œuvres les mouvements de l’âme, que seul le silence favorise.

Le vidéaste Bill Viola travaille aussi sur le silence et la contemplation. Son ascension sous-marine est spectaculaire. Un homme plonge les bras en croix. Il sombre puis remonte. Viola est préoccupé par la souffrance, la renaissance. Dans le cas de cette vidéo, on prend le temps de la rencontre, du silence et de la contemplation en faisant une expérience incroyable et forte.

Enfin, Anthony Mac Call, cinéaste avant gardiste anglais sculpte l’immatériel entre visible et invisible. Il ajoute : « chacun apporte ce qu’il veut dans mes œuvres » Tous vont droit à l’essentiel : « ce vide du trop-plein du monde ouvre un espace du dedans libre et serein. »

(*) à l’université de Lille

L.L

Article paru dans les D.N.A. du 08/03/2017

Une remarquable commande de vitraux

janvier 5th, 2017 § Commentaires fermés sur Une remarquable commande de vitraux § permalink

Le frère Pascal Pradié (*) a su avec talent, perspicacité et sensibilité, resituer dans leur contexte culturel, artistique et spirituel les vitraux des frères Linck, joyaux de la chartreuse de Molsheim.

« Lorsque Strasbourg passe à la Réforme, les chartreux de Koenigshoffen ne trouvent rien de mieux que de se mettre sous la protection de la municipalité qui, très vite, leur interdit de dire la messe et de recruter d’autres moines jusqu’à la destruction de la chartreuse de Strasbourg avec l’emprisonnement des moines en 1591. » En 1597, cinq moines s’installent à Molsheim, terre épiscopale où de nombreux ordres religieux trouvent refuge face à Strasbourg passé au protestantisme.

«C’est une relecture de la foi chrétienne de façon plus humaine»

Le chapitre de la grande chartreuse va autoriser la construction d’une chartreuse à Molsheim intra-muros (1598-1792). En 1614, le grand cloître est construit ainsi que les premières cellules. « Si la chartreuse de Molsheim est bâtie selon un plan très simple comme la chartreuse de Portes, elle est tout à fait « au goût du jour » avec la commande de vitraux pour le cloître. Ces vitraux appartiennent au type du vitrail suisse, de la fin du XVe siècle, de petite taille à inclure dans de grandes verrières en verre blanc », indique le conférencier.

Les donateurs des fenêtres du cloître dont les armoiries apparaissent en bas des vitraux venaient de tous les milieux de l’Alsace. Lors des inventaires successifs réalisés, on dénombre d’abord 114 vitraux (Jean-André Silbermann) puis 95 vitraux en 1790 puis 89 en 1796. Et enfin en 1840, 77 vitraux sont présentés au musée archéologique de Strasbourg. A cette date-là, 37 vitraux ont donc disparu. Tout un marché de collectionneurs se fait jour. Il n’est donc pas impossible que d’autres vitraux puissent être retrouvés. Le prieur Jean-Ulrich Repff fait appel aux frères Laurent et Barthélemy Linck, très en vogue pour réaliser ces vitraux de 1621 à 1631. Cette commande s’inscrit dans un contexte particulier, « celui du mouvement spirituel de la « devotio moderna » qui se développe dans toute l’Europe dès la fin du XVème siècle. C’est une relecture de la foi chrétienne de façon plus humaine, plus intérieure et personnelle, remettant à l’honneur le silence, la solitude et la contemplation. »

Rappelons que les chartreux, ordre fondé par saint Bruno sont à la fois ermites et vivent en communauté. Les vitraux représentent selon Pascal Pradié depuis le nord, l’est jusqu’au sud du cloître : des saints (4), des armoiries de bienfaiteurs (15), des scènes de l’Ancien Testament (13), des scènes du Nouveau Testament (46) et des scènes de vie d’ermites (36). Un seul vitrail du cloître de la chartreuse est conservé au musée de Molsheim, celui de la crucifixion.

La série des ermites

Le conférencier va s’intéresser à la série des ermites plus originale en quelque sorte. Dans ce contexte spirituel, l’artiste flamand Martin de Vos, plus connu pour ses peintures, s’est orienté vers des dessins d’une série d’ermites gravée par Jean et Raphaël Sadeler. Ils ont publié cinq recueils de 30 planches gravées d’après les dessins de de Vos en 1585-86 à Cologne et le conférencier montre, planches à l’appui combien ces planches ont inspiré les vitraux du cloître de Molsheim. Peut-être même que les chartreux avaient ces recueils dans leur bibliothèque. Ces vitraux sont peints sur verre avec des parties colorées et cuites au four préalablement. L’architecture sous forme de colonnes est très présente dans ces vitraux qui, ouvrent comme une fenêtre, avec au premier plan une scène de vie d’ermite (saints Spiridion, Onuphre, Lucius, Marin,…) comme dans les 4 vitraux du château d’Eberstein provenant de Molsheim et s’achèvent avec un paysage varié à l’arrière. A partir de visuels des paysages couplant les gravures et les vitraux connus, Pascal Pradié a réalisé un rapprochement mettant en valeur la proximité des motifs avec les gravures de Sadeler mais aussi l’influence des Flamands pour le paysage, notamment à Venise où fleurit une école néerlandaise vénitienne. Avec deux maîtres dans ce domaine, Paul Bril et Pauwels Franck.

Pascal Pradié formule l’hypothèse « selon laquelle les frères Linck auraient pu s’inspirer du graveur Mathieu Merian (1593-1650) et de ses nombreux recueils. Ils semblent avoir gardé une entière liberté dans le paysage avec leurs origines suisses. Et le prieur de Molsheim a dû leur laisser carte blanche car ils ont introduit des ermites qui ne faisaient pas partie de la dévotion cartusienne. Ils vont donner une véritable nouveauté au vitrail par la vie érémitique en montrant la vie des ermites solitaires. Ce qui aura une influence certaine à l’époque. »

Ainsi Guillaume V fera construire des ermitages pour ses courtisans en Bavière. On trouve également dans les cabinets de curiosités des représentations de pères du désert (celui de Vannes). Soixante-six panneaux réalisés par les frères Link pour Molsheim reprennent des dessins de de Vos et des gravures de Sadeler. Il s’agit là d’une commande et d’une œuvre vraiment exceptionnelle à plus d’un titre, transférée ensuite à Strasbourg à la bibliothèque du Temple et qui pour la plupart périt dans l’incendie de 1870. Certains privilégiés comme Goethe ont pu apprécier la beauté de ces vitraux un siècle avant lors d’un passage à la chartreuse de Molsheim. Un énorme travail qui renouvelle la question et mériterait une publication.

(*) Pascal Pradié est responsable de l’atelier de restauration de l’abbaye de Saint-Wandrille.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 14/02/2017

 La photo du vitrail qui accompagne l’article est de Grégory Oswald, conservateur du musée de la Chartreuse de Molsheim, que nous remercions.