Célébrer 400 + 10 ans !

septembre 16th, 2016 § Commentaires fermés sur Célébrer 400 + 10 ans ! § permalink

logo_40010Le 2 septembre 1606, la première pierre de l’église de la chartreuse de Molsheim était posée. Quatre cent ans  après,  nous avons constitué l’association Arts et cloître, le 5 septembre 2006. En 2016, nous fêtons les 10 ans d’existence de notre association, d’où notre sigle 400 + 10 = 410 ans.

La première conférence eut lieu le 7 octobre 2006. Depuis, nous  en avons organisé plus de 70, faisant venir nos intervenants de Strasbourg, Paris, Lyon, Lille, Aix en Provence, Rodez, …et même Londres. Il y eut aussi des ateliers (enluminure, modelage, calligraphie, ikebana) des lectures-concerts, des expositions, une visite poétique et musicale, un conte écrit tout spécialement pour la chartreuse…

Au cycle habituel des 7 conférences viendra s’ajouter une programmation exceptionnelle  plus particulièrement durant le week-end des 8/9 octobre( exposition, 2 conférences et une création musicale ). Venez-vous réjouir avec nous de toutes ces rencontres et fêter les dix ans de notre association à travers une palette variée de onze évènements différents à découvrir  d’octobre 2016 à mai 2017, rassemblés  sous le thème de « rencontres, silence et contemplation » !

Vous pouvez découvrir le programme en détails en cliquant sur l’image ci-dessous:

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N.B.: Les réservations pour ces différents évènements sont toujours conseillées. Elles ne se feront plus au près de l’Office du Tourisme de Molsheim mais en appelant Andrée KIRCH au  03 88 47 24 85.

Vernissage de l’exposition Pascal Meier, Bruno Rotival, Rolf Ball au musée de la Chartreuse de Molsheim le jeudi 6 octobre 2016 à 18h30

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Arts et Cloître fête ses 10 ans: un mois d’octobre, mois 410, exceptionnel!

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Deux virtuoses pour un moment magique

mai 10th, 2016 § Commentaires fermés sur Deux virtuoses pour un moment magique § permalink

Théophile Choquet, comédien et Leyli Karryeva, violoniste ont proposé pour la clôture de la 10e saison d’Arts et Cloître une lecture-concert le Cantique des Cantiques, chant d’amour toujours d’actualité malgré ses plus de 2000 ans d’âge.

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Au départ, ce fut une commande pour l’église protestante de Sarre-Union en décembre 2014 qui les laissa d’abord un peu perplexes puis fit le bonheur de nombreux spectateurs dans plusieurs églises et lieux sacrés de l’Est de la France. Le spectacle est construit de façon très progressive, d’abord le violon puis l’interprétation intégrale du texte.

Ils le donnent à voir, à écouter et à sentir avec une certaine pudeur

Ensuite, violon et voix se mêlent, se tissent et s’entremêlent au fur et à mesure de l’avancée du poème. Théophile Choquet et Leyli Karryeva restituent toute la richesse de ce poème à travers de nombreuses images sans privilégier une interprétation plutôt qu’une autre. Ils le donnent à voir, à écouter et à sentir avec une certaine pudeur en veillant à laisser le mystère de ce texte accessible à tous. Et la magie opère. Drapée dans une robe fourreau bleu et noir, Leyli Karryeva, longiligne, joue avec une dextérité, une fluidité et un talent remarquables. Elle fait corps avec son instrument, son visage très mobile reflète toute l’émotion de l’instant. Le programme de violon solo, très exigeant touche principalement au registre romantique : la danse des ombres d’Ysaye, la méditation de Thaïs de Massenet, une vocalise de Rachmaninov, une sonate pour violon seul de Prokofiev et enfin plusieurs morceaux de Bach… La plainte et la gaieté du violon rencontrent celle du texte. Théophile Choquet fait entendre ce poème de façon très naturelle mais non sans énergie, force, passion et enthousiasme. « Que tu es belle ma bien-aimée, tes yeux sont des colombes… que tu es belle ma fiancée, le miel est sous ta langue, elle est un jardin bien clos, une source scellée… tes deux seins sont les jumeaux d’une gazelle… » Il se déplace sur la scène malgré l’exiguïté du caveau de la chartreuse comparée à certaines églises plus vastes où ils se sont déjà produits. Puis tend la main en invitant la bien -aimée à se lever. Il prend beaucoup de plaisir à dire ce texte non sans malice et humour. Sa diction est excellente. Les références à la nature, aux fruits et au jardin enveloppent le spectateur et le transportent dans cet ailleurs oriental et ce pays de l’amour conduit par l’imaginaire. Ils terminent leur concert dans l’allée centrale avec une apostrophe invitant à célébrer la vie : « mangez, buvez, enivrez-vous mes bien-aimés », renvoyée par la musique du violon de Leyli. L’auditoire est sous le charme et retient son souffle. Certains ont les yeux fermés, d’autres pleurent d’émotion, tous ont eu envie de relire ce texte magnifique venu du fond des âges. Une remarquable performance.

L.L

Article paru dans les D.N.A. du 09/06/2016

À l’origine du cubisme

avril 15th, 2016 § Commentaires fermés sur À l’origine du cubisme § permalink

Invitée des conférences Arts et cloître, Martine Sautory, historienne de l’art et collaboratrice du journal La Vie a brossé dans une conférence la naissance du cubisme à travers la relation d’amitié qu’ont entretenu Georges Braque et Pablo Picasso.

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« Si le cubisme fut l’aventure la plus fructueuse de l’art moderne, c’est aussi la plus difficile à expliquer. En effet, on ne reconnaît pas toujours le sujet, les teintes sont souvent ocres ou ternes, et pour certains, c’est un trou noir, car ils ne savent comment interpréter ces oeuvres », introduit Martine Sautory.

Très différents par leur parcours et leur caractère

Or, il faut bien savoir que Braque et Picasso n’ont pas donné d’indications par rapport à leurs démarches respectives, ils ont laissé l’histoire de l’art s’en arranger avec toutes ses inexactitudes. Ainsi, le père Couturier a interrogé Braque et celui-ci lui a répondu : « Nous n’avons jamais fait de cubisme. » Et Picasso a surenchéri : « Personne ne nous a tracé de programme d’action. »

Braque et Picasso ont sept mois d’écart, mais sont très différents par leur parcours et leur caractère. Braque est à Argenteuil en pleine période impressionniste. Son père est entrepreneur en bâtiment, celui de Picasso est professeur de dessin. Picasso, Génois et Andalou par sa mère, est frappé par la mort de sa soeur Conchita. Il va se réfugier dans l’art, aux Beaux-Arts dès 15 ans, puis à l’académie Royale San Fernando. À 18 ans, Braque fait son apprentissage de peintre décorateur car il a compris qu’il ne pourra faire les Beaux-Arts. Picasso peint beaucoup plus vite que Braque qui est plus réfléchi et appliqué ; Braque veut rompre avec l’Impressionnisme et trouver un autre chemin. Tous les deux sont très influencés par Cézanne.

Braque présente ses tableaux au salon des Indépendants. Matisse est le premier à parler de cubes pour la peinture de Braque. Eric Satie est le seul à avoir raisonné sur le cubisme. Max Jacob parle de Picasso, rencontré chez Vollard comme « d’un mince et pâle jeune homme qui intriguait par l’étrangeté de son regard ». Braque découvre les demoiselles d’Avignon de Picasso au Bateau-Lavoir en 1907, scène de maison close et il en dit ceci : « C’est comme si tu voulais nous faire manger de l’étoupe ou boire du pétrole. » Beaucoup de visiteurs sont choqués par cette peinture.

Pourtant, les deux artistes sont comme une cordée et échangent beaucoup sur leurs travaux et leurs découvertes. « Ils rivalisent aussi avec beaucoup d’humour. À tel point que leurs oeuvres se ressemblent tellement qu’ils n’apposent plus leurs signatures, sinon au dos et quelquefois après coup, indique la conférencière. Tous deux collectionnent les oeuvres africaines : « Picasso a un grand talent de portraitiste, il essaie de montrer un même visage sous plusieurs angles. » Ils cherchent à représenter le visible au-delà de la quête picturale.

Braque va utiliser ses techniques artisanales (pochoir, etc.) et va initier Picasso qui sera plus talentueux et plus facétieux que Braque. Ils recherchent une nouvelle dimension spatiale en y introduisant quelques objets identifiables, comme un morceau de toile cirée par Picasso ou un papier collé par Braque (compotier et verre, 1912, fusain papier, faux bois).

Braque en recherche de sa propre conception plastique, semble également mu par sa quête intérieure. « Il a pour évidence de toujours placer le sujet au centre, de composer sa toile autour de celui-ci. Picasso au contraire diffuse et fait rayonner à partir du foyer. »

La guerre interrompt ce duo. Braque part au front, beaucoup d’incompréhensions naissent entre les deux artistes qui s’éloignent désormais. « Picasso fait le décor d’un rideau de scène sur le thème de la parade en 1917, Braque va consacrer quinze ans de sa vie au thème de l’oiseau. Picasso est sensible au dessin, Braque à l’espace et au coloris. » Ce dernier est aussi marqué par la réflexion de Bergson sur le temps et la vie intérieure où se place l’intuition qui remplace l’inspiration artistique.

« L’émotion est le germe, l’oeuvre est l’éclosion. » « Repartant de la toile blanche, Braque établit un certain parallèle avec les textes de la Genèse, une certaine gradation dans le processus de création. » Comme dans la Genèse, la lumière est au centre, l’artiste s’apparente au processus du Créateur en séparant pour mieux créer.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 05/06/2016

Maurice Denis, un promoteur de l’art sacré

mars 3rd, 2016 § Commentaires fermés sur Maurice Denis, un promoteur de l’art sacré § permalink

Invitée d’Arts et cloître Paule Amblard, historienne de l’art a donné une conférence sur le chemin de croix réalisé par le peintre nabi Maurice Denis dans un ancien prieuré de St Germain en Laye. Un grand succès pour ce sujet méditatif.

 

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D’emblée, Paule Amblard indique que pendant longtemps elle avait du mal à apprécier les chemins de croix souvent tristes et sanguinolents jusqu’à ce qu’elle découvre les couleurs pastels de celui de Maurice Denis. Les chemins de croix existent depuis le VIIIe siècle, d’abord à Jérusalem où l’on refaisait le parcours de Jésus du procès à sa mort au Golgotha. Puis comme cela devenait trop dangereux pour les pèlerins, les frères franciscains eurent l’idée de refaire ce parcours à travers différentes stations : de 5, elles passèrent à 20 puis furent fixées à 14 par le pape Benoit XIV.

« Les pères de l’Eglise considèrent le chemin de croix comme l’art d’aimer »

Maurice Denis (1870¬1943) occupe encore aujourd’hui une place ambiguë dans l’histoire de l’art. Celui qui fut surnommé le « nabi aux belles icônes » est célébré aux côtés de Vuillard et de Bonnard comme l’un des initiateurs du mouvement nabi et son brillant théoricien. Chacun conserve en mémoire le fameux mot d’ordre de la peinture moderne lancé en 1890 par le peintre alors âgé de vingt ans et inconnu : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».

Maurice Denis est aussi connu pour sa remise à l’honneur de l’art sacré. Il a racheté un ancien hôpital du XVIIe siècle, une bonne œuvre de Madame de Montespan pendant la guerre de 1914.

Il va se faire aider dans cette restauration par Auguste Perret, un architecte français qui fut l’un des premiers techniciens spécialistes du béton armé. « Denis va concevoir des vitraux, des fresques et les petits tableaux du chemin de croix. Il y travaille tout seul à une période où il est en train de perdre sa femme et où, peu à peu il devient aveugle. Et il va réaliser un chemin de croix éclatant de lumière. Les pères de l’Eglise considèrent le chemin de croix comme l’art d’aimer ». A St Germain en Laye, Denis laisse parler à la fois son cœur, sa foi et son intuition.

Paule Amblard a su avec doigté et sensibilité, proposer une méditation remarquable sur ce chemin de croix, objet d’un livre, mettant en valeur les procédés employés par le peintre : répétition du personnage de Marie comme pour décomposer sa souffrance, usage de symboles de la résurrection tel le cyprès, emploi de tons de rose, rouge et blanc, couleurs liées au Christ, point de vue audacieux de certains visages dont on ne voit qu’une partie, visage de St Jean qui ressemble au Christ dont la dépouille est envahie de fleurs, de myrrhe et d’aloès. Ce chemin de croix est vu non pas comme un anéantissement mais comme un renouveau.

Comme le disait Kierkegaard, « ce n’est pas le chemin qui est difficile mais le difficile qui est le chemin ». Ou comme le disait le pasteur Dietrich Bonhoffer : « là où se tient la croix, la résurrection est proche ». Paule Amblard rappelle ce que disait Yves Congar : « ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve mais l’amour avec lequel il a vécu ses souffrances, c’est tout autre chose ».

Maurice Denis a voulu redynamiser l’art sacré. Ce chemin de croix aura une belle postérité puisqu’ en 1919, il a fondé avec Georges Desvallières les ateliers d’art sacré et a formé toute une génération de jeunes peintres.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 29/04/2016

 

L’art, un langage universel au service des églises

février 11th, 2016 § Commentaires fermés sur L’art, un langage universel au service des églises § permalink

Jérôme Cottin, historien de l’art, ancien pasteur et professeur de théologie à l’Université de Strasbourg a donné une conférence tout à fait passionnante pour Arts et cloître. Sujet : l’art comme rencontre entre les confessions et les religions.

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Comment voit-on et utilise-t-on l’art à diverses périodes ? Vaste question tout à fait inédite et intéressante. Pas nécessairement d’abord comme un point de rencontre. Mais plutôt pour mettre en scène la différence religieuse (juive, protestante, catholique). Ainsi, à Ravenne au VIe siècle, la mosaïque permet d’affirmer le triomphe du Christ sur l’hérésie de l’arianisme.

Au portail Sud de la cathédrale de Strasbourg sont représentées l’Eglise triomphante et la synagogue, cette dernière a les yeux bandés et un serpent se termine par une tête maléfique. À la cathédrale de Wezlar, en Hesse, le diable et un juif sont enlacés au portail latéral du XIIIe siècle.

En Saxe à Naumburg, un bas-relief de 1494 représente les juifs chassés de la ville. « Avec la Réforme luthérienne, l’art prend un tournant militant et va être soucieux d’utiliser l’image comme base de la foi évangélique, » indique Jérôme Cottin.

La caricature religieuse…

Lucas Cranach, peintre et graveur, est un fidèle de Luther. « Les premiers à avoir inventé la caricature religieuse sont les protestants luthériens pour ridiculiser le pape », dit le conférencier. Ainsi, un monstre hideux à une mamelle, assis sur une indulgence, met son pied dans le bénitier et figure le pouvoir romain de la papauté. Dans sa gueule ouverte, trois religieux festoient.

« Dans le panneau central du retable de Weimar, Cranach se fait représenter au côté de saint Jean-Baptiste et de Luther. Le sang du Christ giclant de son côté aboutit sur la tête de Cranach ! C’est l’évocation de la transsubstantiation, sujet polémique entre catholiques et protestants ».

Plus étonnant encore, Pierre Le Gros exécuta un ensemble de sculptures à l’église du Gesu à Rome, intitulé « l’Église triomphante » où deux vieillards sont piétinés ; il s’agit de Luther et de Calvin, comme l’atteste une ancienne inscription aujourd’hui disparue.

Rares sont les images œcuméniques. La cuisine des opinions , d’un anonyme hollandais au musée d’Utrecht, montre un évêque, un luthérien et un réformé dînant à la même table. Tout change ensuite au cours du XXe siècle. « Les artistes de la seconde moitié du XXe siècle, qui se disent chrétiens, situent leur christianisme au-delà des confessions. Les débats théologiques ne les intéressent pas. »

Manessier réalisa des vitraux à Brême, pour une église luthérienne entre 1964 et 1979, sur le thème de l’Incarnation, de la Pentecôte et de la Prédication, sans demander aucun honoraire. Thomas Gleb, artiste d’origine juive, réalisa Le signe , une œuvre pour la chapelle du Carmel de Niort, transportée ensuite au musée du Hiéron.

Enfin, Gabriel Nasfeter, artiste d’Ulm, réalisa un signe en douze étapes d’une pyramide de lumière, avec de la toile de parachute, à la demande du pasteur Manfred Richter, en l’an 2000, en douze endroits différents, exprimant un symbolisme universel et l’idée de la résurrection.

« Et quelle sera la part de l’Islam ? Dans sa créativité même, l’art constitue un langage universel plus enclin à servir l’œcuménisme qu’à le combattre. Aujourd’hui, les artistes contemporains inventent un nouveau langage œcuménique sur d’autres bases », conclut le conférencier. Un message plein d’espoir pour notre époque.

L.L.

Article parue dans les D.N.A. du 20/03/2016

Une certaine idée de la femme et de la foi

janvier 5th, 2016 § Commentaires fermés sur Une certaine idée de la femme et de la foi § permalink

Caveau comble pour la dernière conférence d’Arts et cloître où l’invitée Christiane Rancé, essayiste, grand reporter, spécialiste des religions, a séduit l’auditoire par un propos brillant sur une femme exceptionnelle du siècle d’or, Thérèse d’Avila (*).

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Christiane Rancé situe tout d’abord le cadre géographique, politique et économique de la vie de Thérèse d’Avila, née en 1515 dont nous fêtons le 500e anniversaire. « L’Espagne est alors la première puissance géographique et politique en Europe. Elle découvre l’Amérique, l’Afrique, le Japon et les Philippines ; les frontières du pays sont donc étendues à l’extrême. Séville voit arriver un énorme afflux d’or ramené par les caravelles. Tant et si bien qu’on laisse tomber l’élevage, les manufactures ferment et la spéculation sur l’or va bon train. Des fortunes s’écroulent, tout est fondé sur l’apparence et le bling-bling. »
Copernic vient de découvrir que la terre n’est plus le centre de l’univers mais tourne autour du soleil. « Une espèce de terreur métaphysique s’empare des hommes de cette période. C’est aussi l’époque du schisme de l’anglicanisme, des propositions de Luther et de la vente des indulgences. »

Sauver son âme

Depuis le VIIIe siècle, les rois catholiques ont entrepris la Reconquête des terres espagnoles sur les Maures. « Dans ce siècle qui ruisselle d’or, cette femme, Thérèse d’Avila, va se révéler nécessaire en sauvant une certaine idée de la femme et de la foi », indique Christiane Rancé. La première démarche de Thérèse d’Avila, dans ce contexte, à l’âge de 15 ans, est de vouloir sauver son âme. Elle est la troisième d’une famille de onze enfants.
Son père, veuf, d’origine juive, est un riche marchand de draps. Christiane Rancé nous présente des aspects inconnus de la vie de Thérèse qui nous la rendent plus proches. « Thérèse est extrêmement jolie, a beaucoup de charme, met tout le monde dans sa poche et va mener une vie très dissipée. Elle fait le mur pour voir ses fiancés. Son père s’en aperçoit et décide de la mettre au couvent. Elle se nourrit de la lecture de romans de chevalerie.
Elle va prendre le voile pour éviter de se marier et de s’occuper de ses frères et sœurs. Elle rentre chez les carmélites où elle mène une vie très mondaine, prononce ses vœux à 20 ans et s’ennuie pendant vingt ans où elle est Chimène au parloir. » Elle prie Dieu mais n’arrive pas à prier ni à pleurer. À 39 ans, elle tombe sur une image du Christ à la colonne et elle a une révélation de l’amour du Christ pour elle. On ignore de quelle œuvre d’art il s’agit. Thérèse est exceptionnelle à plus d’un titre car elle sait lire. Les jeunes filles ne pouvaient apprendre à lire que sur l’épaule de leurs frères. La patristique va être traduite en castillan et elle va ainsi découvrir saint Augustin. Elle va écrire ensuite plusieurs livres dont Les Fondations , le Livre de la vie , le Château intérieur … alors qu’une femme n’a pas le droit d’écrire. « Elle va connaître ravissements, colloques, lévitations, extases, transverbération. Elle entendra Jésus lui parler. On explique à ce moment-là qu’elle est possédée par le diable. Elle va partir à la recherche de directeurs spirituels chez les dominicains ou les jésuites », précise Christiane Rancé.

Seize monastères de carmélites

Elle voyage en carriole avec quelques religieuses alors que seules les femmes de mauvaise vie y sont autorisées. « Quand je veux quelque chose, je le veux impétueusement », dit-elle. Elle quitte l’ordre en 1570 et crée un petit couvent pour 12 sœurs. Son frère Rodrigo lui donne l’argent nécessaire à cet achat. Elle va fonder seize monastères de carmélites et quatorze de carmes réformés. Elle réforme le Carmel. Elle a rencontré Juan Yepez, plus connu sous le nom de Jean de la Croix. Carme, il rêvait d’être chartreux, il a vingt-cinq ans de moins qu’elle et elle entretiendra une amitié éblouissante avec lui. Elle refuse ses pénitences (flagellation) et demande à ses sœurs d’être libres et joyeuses. Il sera responsable des carmes déchaussés côté hommes.

Sensible à l’art et à la musique

Christiane Rancé brosse cette figure singulière du siècle d’or qu’est Thérèse d’Avila à la fois réformatrice du carmel, vivant de mendicité et de pauvreté et toute à sa quête spirituelle, elle qui deviendra Docteur de l’Église. On s’aperçoit que cette femme est tout à fait de son siècle, traversée par des doutes, des questionnements et exceptionnelle par sa liberté et sa forte vie de foi ; c’est la période de la controverse de Valladolid. La foi chrétienne a-t-elle le droit d’être imposée ailleurs ? Elle est aussi sensible à l’art et à la musique de son temps, chinant pour ses couvents quelques tableaux. « Pour approcher de Dieu, il convient d’avoir une image. Elle prend conscience de l’immense mystère de l’Incarnation. Pour Thérèse d’Avila, manifester une expérience de l’amour de Dieu passe par l’amour de l’autre. Et pour elle, on ne peut pas aimer Dieu si on n’est pas libre de l’aimer, » insiste Christiane Rancé. Thérèse d’Avila meurt en 1582 à Alba de Tormes.
Les religieuses d’Avila vont vouloir voler son corps… Plusieurs œuvres littéraires demeurent, dont le château intérieur ou le livre des demeures, œuvre qui a profondément bouleversé des gens aussi différents que Verlaine, Simone Weil, Marguerite Yourcenar, Émile Cioran, Pierre-Jean Jouve… Une femme et une sainte universelle qui interroge chacun encore aujourd’hui et que Christiane Rancé a admirablement su dépeindre à la fois dans sa conférence et dans son essai.


(*) Son livre intitulé La passion Thérèse d’Avila a eu récemment le prix de l’essai de l’Académie française.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 10/02/2016.

Solitude et rencontre

novembre 26th, 2015 § Commentaires fermés sur Solitude et rencontre § permalink

Evelyne Frank, docteur ès lettres et théologienne était l’invitée des conférences arts et cloître en décembre avec un sujet et un intitulé peu communs, Invitations au voyage entre solitudes et rencontres : Quelqu’un vient. A travers un florilège d’œuvres d’art, elle a su admirablement captiver l’auditoire avec une conférence toute en finesse et en profondeur.

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En pleine période de l’Avent, le sujet intrigue et a tout son sens. C’est en effet le thème de la solitude et de la rencontre qu’a choisi d’aborder Evelyne Frank. En partant d’abord de cette expérience universelle que nous faisons tous, d’autant plus en cette période de fêtes. Nous nous sentons seuls, entourés d’une famille et d’amis, seuls dans la rue, seuls dans les magasins, seuls dans un appartement de célibataire, seuls même à l’église dans son banc…Et elle suggère en parallèle la promesse contenue dans les Ecritures : « Tu te sens seul et tu l’es et ceci demeurera et pourtant Quelqu’un vient ! » Elle nous invite à être attentifs à ce que nous vivons dans la solitude comme dans la rencontre. Ce Quelqu’un peut-être bien sûr la promesse de l’enfant Sauveur de la crèche. Elle nous rend aussi sensibles à l’extraordinaire dans nos vies qui peut aussi prendre des formes multiples : un livre, une fleur, une idée, une personne, un éclat de rire, un lapsus etc. Elle met l’accent sur le fait que la plupart du temps, c’est après coup que nous savons que Quelqu’un est venu, comme dans la lutte de Jacob avec l’ange par exemple. Et le moment est fugace et quelquefois imperceptible. Elle nous montre également des annonciations contemporaines très surprenantes, avec jeune fille et ordinateur de Thomas Jessen, presque un peu iconoclastes. Mais en décryptant plusieurs scènes de l’annonciation, envisagée par de nombreux peintres anciens et actuels, la conférencière conduit chacun au cœur du mystère. Sa démarche est littéraire et spirituelle à la fois sans avoir l’air d’y toucher. Elle analyse de façon très poétique les scènes de l’Annonciation en montrant à pas feutrés l’arrivée de l’extraordinaire sous la forme convenue de l’ange, en prêtant attention aux détails, aux nombre de fleurs sur la hampe du lys par exemple. Elle revisite par son analyse la façon classique d’envisager ces scènes. Elle nous invite dans la chambre haute, lieu inaccessible des Ecritures à la fois chambre nuptiale et chambre du trésor. Cette chambre qui est le lieu où l’on se retire, où l’on prend du temps avec soi-même ; cette chambre du secret. Pour mettre l’accent sur le fait qu’ « à chaque âge de notre vie, nous vivons à l’intérieur de nos vies, plusieurs incarnations, plusieurs vies. Et que nous avons à écouter chacun notre « annonciation »pour être bien avec les autres. Qu’à chaque moment de notre vie ou de notre vieillesse, nous devons « inventer » quelque chose de beau et de neuf. » Elle met enfin en évidence que ce temps de la solitude tellement redouté est le lieu de notre plénitude pour aller ensuite vers les autres. De quoi affronter avec confiance l’année qui s’ouvre.
L.L.

 

Un chantier titanesque

octobre 31st, 2015 § Commentaires fermés sur Un chantier titanesque § permalink

Jean-Jacques Virot, professeur d’architecture à l’INSA de Strasbourg a donné une conférence passionnante devant un auditoire nombreux et attentif sur les coulisses du chantier du couvent des clarisses à Notre-Dame-du-Haut réalisé par Renzo Piano.

VA-ronchamp-chapelleND27-D70_arts_et_cloitreSituée à Ronchamp, dans le département de Haute-Saône, en Franche-Comté, la colline Notre-Dame-du-Haut est un lieu d’une haute valeur historique, artistique et spirituelle. 65 000 visiteurs y viennent chaque année du monde entier. Lieu de pèlerinage marial depuis le XIIIe siècle, elle rassemble plusieurs architectures contemporaines dans un environnement d’exception.
Le Corbusier y construisit une chapelle en 1955, candidate à l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2016. Lors de l’inauguration, il disait : « En bâtissant cette chapelle, j’ai voulu construire un lieu de silence, de prière, de paix et de joie intérieure. » Jean Prouvé réalisa un campanile dans les années 1970 et récemment, en 2011, Renzo Piano travailla au monastère des clarisses, à la porterie et au paysage.

Face à l’œuvre de Le Corbusier, Renzo Piano a dû retravailler la lumière

Au départ, les sœurs Clarisses de Besançon ont vendu leur monastère pour vivre une nouvelle vie communautaire et spirituelle. Elles ont fondé finalement une fraternité internationale au pied de la chapelle de Ronchamp. Cette dernière ainsi que les terrains appartiennent à l’association Œuvre de Notre-Dame-du-Haut, créée en 1799 par différentes familles.
L’idée était d’avoir une colline habitée. « Nous n’avions pas l’obligation de passer par un concours et nous voulions quelqu’un de relativement indiscutable en architecture. J’ai découvert Renzo Piano lors de mes études », précise le conférencier qui fut à la fois administrateur du site de Notre-Dame-du-Haut et maître d’ouvrage. On écrit à Piano mais il ne répond pas puis on passe par l’intermédiaire d’un autre architecte et finalement un rendez-vous est fixé pour janvier 2006. « Face à l’œuvre de Le Corbusier, Renzo Piano a dû retravailler la lumière pour s’adapter à cette œuvre. Ce qui compte pour le Corbusier, c’est la force plastique, le poids, la masse. Pour Renzo Piano, génois, c’est la mer, la clarté, la transparence, la lumière ». Ils sont donc très opposés dans leur conception de départ a priori. « Entre l’expression d’une commande et la lente maturation du projet, un processus complexe s’instaure où se rencontrent une maîtrise d’ouvrage et une maîtrise d’œuvre. Ainsi l’œuvre se construit », ajoute le conférencier.
Ce ne fut pas sans anicroches. « En 2008, il y eut une polémique à Chaillot et on a eu peur que Piano abandonne le projet de Ronchamp. Le préfet nous a beaucoup soutenus et Paul Vincent a motivé les entreprises », mentionne-t-il. Le chantier a vraiment commencé en octobre 2009 et les sœurs sont arrivées un mois après si bien que pendant deux ans, elles ont vécu au milieu des visiteurs et des travaux. Jean-Jacques Virot explique le chantier : « on a fait une entaille et on s’est enfilé dessous. On a enlevé toute la terre et construit le monastère puis il a fallu tout recouvrir de terre. On a beaucoup planté de gros arbres et on en a conservé d’autres. On a foré des puits à 90 mètres de profondeur pour avoir la géothermie. Comme nous sommes dans une zone sismique, nous avons mis beaucoup de béton. Deux agences ont œuvré et il leur était difficile de s’entendre. »
Concernant la colline Notre-Dame du Haut à Ronchamp, la rencontre des Clarisses et de l’architecte se décline en beaucoup d’autres : rencontre avec l’œuvre de Le Corbusier, avec les entreprises…
Le grand paysagiste Michel Corajoud, auteur du miroir d’eau à Bordeaux, élabora le paysage du site. Pour lui, il devait y avoir une continuité d’intentions nécessaires entre les bâtiments et les espaces extérieurs. En septembre 2011, eut lieu l’inauguration mais un an avant rien n’émergeait encore ! Renzo Piano commença le projet par les chambres des sœurs et celle de la prieure, Sœur Brigitte. Les façades du couvent des sœurs sont complètement vitrées pour que la lumière rentre à plein mais on ne voit pas à l’intérieur aussi, on n’a pas le sentiment de les déranger. Béton et couleur orangée dominent. Du mobilier de Vitra (chaises et tables) donne une harmonie à l’ensemble. Piano eut aussi le souci de ce qu’elles allaient accrocher aux murs. Il leur a agrandi pour cela de nombreux détails d’œuvres de Giotto.
Le conférencier conclut : « Ce fut une œuvre participative. On a réussi à réaliser une demande de construction sans urbaniser, tout en préservant la dimension domestique (on est chez les Clarisses) et en évitant que ce soit un lieu culturel. » Pari hautement relevé, il reste maintenant à l’association à rentrer dans ses frais après ce chantier titanesque de 12 millions d’euros qui donne à cette colline habitée une aura particulière et indiscutable. Un site magnifique à redécouvrir.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 10/12/2015.