Cézanne en pleine nature

mars 29th, 2014 § Commentaires fermés sur Cézanne en pleine nature § permalink

Denis Coutagne, conservateur honoraire du patrimoine et président de la Société Cézanne, invité des conférences Arts et cloître, venu d’Aix en Provence, a captivé l’auditoire avec une conférence intitulée « la nature sublimée et réinventée dans l’œuvre de Paul Cézanne (1839-1906) » et a ainsi admirablement clos le cycle de conférences sur l’homme et la nature.


Denis Coutagne est l’ancien conservateur du Musée Granet à Aix. On lui doit la rénovation du musée et la grande exposition Cézanne à l’occasion du centenaire de la mort du peintre en 2006 entre autres expositions (également celle de Paris et celle d’Ornans l’an dernier pour une exposition Courbet-Cézanne). Dire qu’il connaît la peinture de Cézanne est un euphémisme. Si la nature est depuis toujours une source d’inspiration pour les artistes, pour Cézanne, un des pères de l’art moderne, elle est bien plus que cela, elle est la raison d’être de sa peinture. « Il est fasciné par la nature. Il a peint des paysages, des pommes, des baigneuses, des portraits… Mais il ne traite pas directement de sujets religieux, » introduit le conférencier.
Cézanne a un caractère forcené, tumultueux, violent, renfermé sur lui-même. Son père est banquier et souhaite que son fils fasse du droit, il y est donc contraint. Mais sa fortune familiale et son amitié avec Zola, feront qu’il ne sera pas obligé de gagner sa vie et pourra se consacrer à la peinture. Emile Zola fera venir Cézanne à Paris tant et si bien qu’il passera autant de temps à Paris qu’à Aix en Provence. De 1871 à 1882, il est plus parisien. Mais il ne peint aucun coin de Paris comme vraiment indentifiable à la différence de Pissaro par exemple. Alors que c’est la nouveauté amenée par les Impressionnistes après les peintres de l’école de Barbizon. « Il va s’initier au paysage, peut-être sous l’influence de Pissaro. Il va s’astreindre à travailler plus vite.

«Je dois la vérité en peinture et je vous la donnerai»

Pour Cézanne, la peinture se doit d’être une relation à la nature. La nature est sublimée mais elle est toujours le lieu d’une catastrophe avec un drame caché. Les personnages y sont rares, » indique Denis Coutagne. Il souhaite représenter une « sensation » de la nature en créant une « harmonie parallèle à la nature » sans leurrer le spectateur. Il faut traiter la nature par la sphère, le cylindre et le cône. « Plusieurs éléments traduisent la présence de la nature dans son œuvre : d’abord le chemin qui ne mène nulle part, (alors que Cézanne est un grand marcheur) ensuite l’arbre qui représente une sorte de barrière, un lieu d’opacité, enfin l’eau, souvent au premier plan de ses tableaux qui permet à la fois, l’évocation de souvenirs de jeunesse, une grande richesse de coloration, la multiplication de motifs avec reflets et plans successifs et le thème du corps de la femme qu’il transpose ». Ses baigneuses sont devenues des monuments picturaux où l’eau est de plus en plus réduite. « Il veut faire de l’Impressionnisme une chose solide et durable comme l’art des musées. Il fait de la peinture pour se désennuyer au sens de Spleen et Idéal de Baudelaire. En ce sens que l’idéal s’est effondré et qu’on n’a plus accès au ciel même si Cézanne est croyant pratiquant et profondément traditionnaliste. » Mais le centre de gravité ascensionnelle de la peinture de Cézanne demeure la montagne Ste Victoire, peinte un peu à la manière de Poussin. « Elle devient le symbole de la bataille entre un général romain et les barbares, de l’ordre contre le désordre. Cézanne veut aller au-delà des passions, ordonnancer, maîtriser, orchestrer. La Ste Victoire peinte maintes et maintes fois est mythique, un peu comme le Sinaï pour le peintre. La montagne recueille le ciel comme un exaucement et un apaisement », analyse Denis Coutagne. Cézanne disait encore à la fin de sa vie : « Arriverai-je au but tant recherché et si longtemps poursuivi ? […] Je dois la vérité en peinture et je vous la dirai… » L’artiste envisage et sauvegarde la peinture comme une quête insatiable et un enjeu de vérité même s’il s’arrange parfois un peu avec la nature dans le sens où sa peinture n’en est pas le pâle reflet. Il mourra le pinceau à la main, sinon incompris du moins inconnu du grand public. Il n’est pas encore le peintre de réputation internationale qu’il deviendra ensuite. Il sera allé au bout de sa tâche et de son combat. Il ne cesse depuis de nous interroger face à la nature. Il ouvre aux peintres qui le suivront une postérité immense entre figuration et abstraction et donne à voir au-delà de sa peinture un monde invisible qui lui est propre.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 10 mai 2014.

Quand l’artiste s’inspire de la nature

mars 4th, 2014 § Commentaires fermés sur Quand l’artiste s’inspire de la nature § permalink

Invité des conférences Arts et cloître, Jérôme Cottin, professeur de théologie à l’Université de Strasbourg, a donné une remarquable conférence sur l’Arte povera et le Land art, qui a enthousiasmé les auditeurs.

Mettant en valeur le geste de l’artiste immortalisé par la photographie, Jérôme Cottin il a su poser avec talent des mots justes et sensibles à propos de la Création et du mystère de l’homme et de l’artiste (dans le cadre du cycle sur l’homme et la nature) aspirant à une certaine spiritualité.
Dans les années 1960/70, en réaction à la société de consommation, des mouvements artistiques liés à la nature naissent hors de France. Deux vont nous intéresser plus particulièrement : l’Arte Povera et le Land Art. Tous deux ont une riche postérité et utilisent des matériaux simples tirés de la nature. « Première constatation : l’art est partout et pas toujours là où l’on voudrait qu’il soit. Il est au cœur de la vie », indique Jérôme Cottin à propos de l’arte povera, né en Italie à Turin et à Rome.


« L’objet exposé, se rapproche de la vie humaine qui a aussi un cycle de vie »


C’est le cas d’œuvres de Giuseppe Penone, de Mario Merz ou encore de Jannis Kounellis. Pour cela, il s’agit de rendre signifiants des matériaux insignifiants tels que le sable, la terre, la boue, le bois ou encore des chiffons, du goudron, de la toile de jute ou des vêtements usés. Le but est bien sûr de défier la société de consommation et l’industrie culturelle et pour cela, le geste créateur va être privilégié au détriment de l’objet fini, l’œuvre va être éphémère, le temps d’une exposition ; pas plus. « Ainsi ; l’objet exposé, se rapproche de la vie humaine qui a aussi un cycle de vie, » ajoute le conférencier. Certains artistes essaient aussi de faire participer le visiteur à l’intelligence de l’œuvre d’art. Ainsi, Luciano Fabbro créant deux carrés formant un cube virtuel, allusion à une œuvre de Paolo Uccello, où le spectateur devient coauteur de l’artiste en reconstituant par la pensée le cube. Pistoletto, dans l’architecture du miroir, œuvre réalisée pour une exposition du Centre d’art santa Monica de Barcelone, dans un cloître, nous apprend à nous approprier autrement les objets que nous côtoyons en les envisageant comme des oeuvres d’art. « Ainsi le reflet de nous-mêmes dans le miroir ne nous renvoie – t-il pas à nous envisager comme œuvres d’art, créées à l’image de Dieu ? », suggère Jérôme Cottin. L’Arte Povera naît en Italie dans un pays marqué par St François d’Assise et Pierre Valdo, fils d’un riche marchand lyonnais qui créera un mouvement appelé les « pauvres de Lyon » (à différencier des vaudois inspirés par Calvin) qui sera très violemment persécuté. « Aussi, l’objet dans l’arte povera devient signe d’un matérialisme spirituel, la pauvreté devient une richesse et le fini est capable d’infini. » Pour le Land art qui naît en Angleterre et aux Etats-Unis, l’intervention de l’être humain est minimaliste. Longtemps, la nature était un lieu d’exploitation, aussi, il se crée une conscience écologique avec le sentiment de la beauté et de la fragilité de la nature. La nature vierge est valorisée et la nature est envisagée comme devant être préservée. Il suffit de penser aux œuvres de Robert Smythson avec Spiral jeety où son œuvre digue disparaît lorsque les eaux montent ou à celles de Marcus Raetz montrant l’empreinte d’un geste humain ou encore celles de Goldsworthy, (Tweet Tarn) qui essaie de retrouver le sens du sacré avec des formes très simples ; enfin, une œuvre de Nils Udo, le nid, montre un homme nu réfugié au centre d’un gigantesque nid. La nature est vue comme une terre nourricière.


Un lien
indéfectible

A l’opposé, Franz Krajcberg, réalise des sculptures à partir d’arbres calcinés de la forêt amazonienne dans un geste militant ; sa famille ayant aussi disparu dans les camps nazis. Quête des origines, valorisation des cultures primitives, union et fusion avec la nature n’empêchent pas le sentiment d’une création fragilisée et d’un humain fragilisé également. Comme un lien indéfectible entre l’homme et la nature depuis la nuit des temps. Les artistes mettent en valeur cet essentiel et l’importance de ce lien. Si l’homme s’attaque à la nature, c’est finalement une atteinte à la Création qui se retourne contre lui-même, partie prenante de l’univers. A méditer ! Ces deux mouvements incitent surtout à envisager différemment notre univers immédiat et à changer profondément notre regard. A retrouver d’une certaine manière la profondeur de la Création et à s’en émerveiller.


L.L

Article paru dans les D.N.A. du 11 avril 2014.