Niemeyer, la courbe et le paysage

novembre 15th, 2013 § Commentaires fermés sur Niemeyer, la courbe et le paysage § permalink

Yannis Tsiomis, architecte (*), invité des conférences Arts et cloître a fait découvrir le style et l’œuvre particulière d’Oscar Niemeyer (1907-2012), à Brasilia, avec brio à travers film, conférence et échanges avec l’auditoire, venu en nombre l’écouter.

 

Yannis Tsiomis a expliqué tout d’abord comment est né le projet de Brasilia dans le cadre de la projection d’un film de 2004, réalisé avec le Ministère de l’Education et de la recherche. « A pays neuf, capitale neuve. Lorsque Juscelino Kubitschek fut élu président de la République du Brésil en 1955, il fit de la création d’une capitale le symbole de sa politique visant à améliorer l’image de tout le pays, à développer l’industrie et à entreprendre de grands travaux de construction. Suite à un concours lancé en 1956, le projet de l’urbaniste Lucio Costa est retenu et son ami Oscar Niemeyer s’occupera désormais de l’architecture ».

« La ville se fait dans le temps, Brasilia dans l’instant »

Brasilia fut construite ex nihilo à partir d’un double axe en forme de croix, soixante mille ouvriers y ont travaillé 24 heures sur 24 pendant de très nombreuses années. « Lorsque l’on regarde le plan général, il a la forme d’un avion mais le ressenti in situ est tout autre. Le module de base est constitué de quatre carrés successifs, appelés « supercuadra ». Tout au long de l’axe nord-sud ce schéma se répète et, de temps en temps, se trouvent quelques commerces où l’on a alors l’impression d’une rue ».

Mais le véritable nœud de Brasilia est la gare où classes aisées et populaires se croisent, venant pour les secondes, des villes satellites plus ou moins légales qui naissent et se développent sans cesse ressemblant même parfois à des bidonvilles. « La ville se fait dans le temps, Brasilia dans l’instant », indique Yannis Tsiomis.

Oscar Niemeyer a construit et dessiné plusieurs églises, ces cathédrales immenses et mystérieuses selon le mot de l’architecte brésilien alors qu’il était communiste et athée. « Chacune de ses églises a un côté exceptionnel. Le rapport à la nature, au paysage, à la vie et à la mort est toujours omniprésent.

Tout commence en 1940 à Pampulha vers Belo Horizonte où il construit l’église St-François-d’Assise, devenu le prototype de l’utilisation et de la souplesse du béton, avec quatre voûtes autoportantes et des fresques intérieures et extérieures (azulejos) réalisées par le peintre Portinari. Cette église choquera tellement le clergé qu’il faudra attendre les années 1990 pour qu’elle soit consacrée », ajoute Yannis Tsiomis. Niemeyer réalise aussi une petite église Ste-Marie avec un toit en forme de coiffe de religieuse, une commande de la femme du président puis la chapelle de la présidence de la République. A Niteroi en face de Rio, il construit une église. Et enfin la cathédrale de Brasilia, réalisée en 1959, consacrée en 1970, est l’un de ses chefs-d’œuvre. « La structure de l’ingénieur Cardoso est une performance magnifique.

« Le paysage joue un rôle d’intermédiaire entre l’homme et la nature ».

Les arcs partent en faisceau et les vitraux de Portinari s’y déploient. Vers les 2/3 de la hauteur, les arcs se rencontrent pour former une couronne et assurer la stabilité de l’ensemble. On y accède par une rampe souterraine qui fait déboucher dans la nef circulaire en pleine lumière, comme une sorte de métaphore de l’Ascension et du ciel. Les anges sont suspendus et se profilent sur la structure. »

Le ciel et les nuages, que Niemeyer aimait tant observer, suggèrent des cathédrales immenses et mystérieuses au-delà des bâtiments. Niemeyer avait un rapport constant à la nature (comme tout brésilien) et à l’horizon. ll allait régulièrement au jardin des plantes de Rio. « Le paysage joue un rôle d’intermédiaire entre l’homme et la nature. La nature n’est pas à domestiquer mais est un élément structurel de l’architecture et permet un mélange dedans/dehors. (cf Ministère des Affaires Etrangères avec au centre un très beau jardin du fameux paysagiste Burle Marx) » Il utilise la courbe trouvée dans la nature (montagnes, fleuves, nuages…) mais aussi la sensualité de celle-ci, inspirée de la femme. Ses formes plastiques sont audacieuses et inattendues pour des églises religieuses.

Atypique mais généreux

Par son métier d’architecte, il voulait faire disparaître les inégalités et rendre le pays plus fraternel et solidaire. Oscar Niemeyer tient une place majeure dans la constellation des grands architectes du XXe siècle. « Il est certes un des défenseurs du mouvement moderne, admirateur de Le Corbusier avec lequel il a travaillé dès 1936. Mais il se distingue surtout par la plastique de ses formes en béton, par son rapport au paysage, par la sensualité que dégage toute son œuvre. » Personnage atypique mais généreux, ses très nombreuses réalisations parlent d’elles-mêmes : plus de 600 en soixante-dix ans, trouvant leur inspiration dans la nature même.

(*) Yannis Tsiomis est professeur à l’Ecole nationale d’architecture de Paris la Villette et directeur de recherches à l’E.H.E.S.S.

L.L.

Article paru dans les DNA du 10/01/2014

 

Le souffle poétique roman.

novembre 6th, 2013 § Commentaires fermés sur Le souffle poétique roman. § permalink

Il aurait fallu pouvoir pousser les murs pour accueillir le public venu en nombre écouter la conférence de Christiane Keller, auteur et poète. Elle permit à chacun de décrypter autrement la symbolique romane.

Christiane Keller, venue de l’Allier et qui eut le prix prestigieux de poésie Max-Pol Fouchet en 1985 est « un poète en douce et forte harmonie avec le secret de la nature ». A 25 ans, elle quitte l’Alsace pour s’installer dans le centre de la France : le Bourbonnais. Ce « voyage vers l’intérieur » n’aura sans doute jamais aussi bien porté son nom. Quitter, pour rencontrer… C’est de là que date le bouleversement des profondeurs, la Rencontre, singulière expérience de conversion qui devait libérer la parole pour elle…

L’étoile polaire comme point fixe

Auteur de nombreux ouvrages dont deux sur l’art roman, elle a choisi par cette conférence de célébrer la symbolique romane qui met au cœur de sa réflexion la nature et le mystère du créé. Comme le disait Marie-Madeleine Davy, « la symbolique romane est une vasteté ». Dans cette époque lointaine du XIIe siècle, l’univers est un tout pour l’homme roman. « L’homme à l’époque romane est une créature en capacité de majesté et en capacité de Dieu proche de la Nature. Nous sommes donc bien loin de cette conception, nous qui sommes héritiers du monde postmoderne et du relativisme », indique Christiane Keller. A cette époque, les nomades observaient la course du soleil. « Un point fixe demeurait : celui de l’étoile polaire, pris pour base de toute création. Les signes, les significations et les symboles vont alors être redistribués. L’architecture s’inscrira désormais dans le temps cosmique », ajoute la conférencière. Ce point fixe peut-être retrouvé un peu partout dans la sculpture et l’architecture romane : on en part et on y revient. La pensée romane est une pensée analogique, proche des poètes, à l’échelle de l’homme, vertical, dans le temps et l’espace à la fois. Aussi, il fallait bien un poète pour en donner les codes et faire entrer dans le mystère de pensée et de création de cette période lointaine.

« Beaucoup de cercles créationnels partent de la bouche (souffle) ou des mains sur les sculptures de cette période. Si la dualité est chère à la symbolique romane, le croisement et l’enlacement sont signes d’harmonie. Ainsi, les deux bâtons du chiffre romain dix se révélèrent être le fruit de l’entrelacement des deux mains et étaient considérés comme un symbole de plénitude ».

La divine proportion

Mais quels étaient les outils de l’homme du XIIe siècle ? Il avait à sa disposition compas, règle et corde à 12 nœuds pour faire un angle droit et utilisait la divine proportion pour construire les églises. De superbes images de la Bible de Souvigny montrent Dieu à l’intérieur d’un cercle qui s’amenuise jusqu’à ce qu’Il soit de plain-pied avec l’homme et la femme. Christiane Keller étudie l’ambivalence des images féminines des eaux poissonneuses inspirées de la Genèse (sirène, murène, mère, femme séductrice ou castratrice…). Elle explicite ensuite le chevron, « signe originel proche de la forme de la vipère, de la vouivre ou de la sirène située à proximité des puits pour marquer un axe entre haut et bas. Le motif de la fougère est souvent associé aux eaux et symbolise l’humilité et la simplicité ». On le trouve dans le narthex ou sur les tympans pour inciter l’homme à la repentance. Jusqu’à l’épisode de Jonas, avalé par un poisson comme pour être réengendré pour renaître les yeux ouverts et chanter de nouveau la Création. Un symbole de résurrection. La femme retrouve toute sa place dans la Création, grâce à l’amour courtois et à St Bernard qui a remis à l’honneur le Cantique des Cantiques.

Enfin, Christiane Keller montre comment le Christ a pris peu à peu la place de l’étoile polaire et la Jérusalem céleste celle de la Révélation terrestre. Une démonstration très éloquente et poétique qui a permis d’aller au cœur du mystère grâce aussi à de somptueuses images et à un extrait de film final mettant l’accent sur la simplicité, la beauté de la Nature et le cœur de l’homme, là où tout se joue.

L.L.

Article paru dans les DNA du 6/12/2013.