Toute peinture est une poésie muette

Conférence à deux voix sur Vermeer et Proust donnée par Sylvie Bethmont et Robert Churlaud. La première est historienne de l’art et graveur, le second, professeur de littérature. Regards croisés pour un exercice subtil et tout en finesse.

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La peinture de Vermeer est à elle seule une source de vie silencieuse, de rencontres et de contemplation. On a du mal à comprendre comment ce peintre magnifique pût tomber dans l’oubli après sa mort.

En effet, la Vue de Delft , toile la plus célèbre du Mauritshuis à La Haye, fut à l’origine de la redécouverte de Vermeer par le Français Thoré-Bürger qui se déclara « enchanté et ravi » lorsqu’il la vit pour la première fois. C’est en visitant le musée de La Haye en 1842 qu’il découvrit la Vue de Delft , avec le nom de Vermeer figurant dans le catalogue, nom qui lui est inconnu. Dans une série de trois articles publiés en 1866 dans la Gazette des beaux-arts, il a fait le récit de sa redécouverte de Vermeer. Ce paysage peint par l’artiste en 1660 est unique dans son œuvre puisqu’il s’agit du seul tableau, avec La ruelle , où il nous montre une scène de la vie se déroulant à l’extérieur.

Le plus beau tableau du monde

Proust considérait la Vue de Delft , vu lors de la rétrospective des tableaux de Vermeer comme le plus beau tableau du monde. « Enfin, il fut devant le Vermeer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. » Dans son roman La prisonnière , l’écrivain fit même mourir son héros Bergotte d’une indigestion de pommes de terre en pleine contemplation du tableau et de son fameux « petit pan de mur jaune ». Et il lui fait dire : « C’est ainsi que j’aurai dû écrire. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »

Dans le milieu hollandais protestant, Vermeer est l’un des rares à s’être converti au catholicisme dès l’âge de vingt ans, au moment de son mariage et à le demeurer. Il est réputé au XVIIe siècle pour être un maître en perspective. Malgré ses commanditaires, Vermeer conserve sa liberté. Mais qu’en est-il du mystère de ces tableaux ? « Chez Vermeer, le sujet et l’expression ne font qu’un. Vermeer nous pose des énigmes, il n’est pas captif des conventions habituelles, » indique Sylvie Bethmont.

Vermeer « peint avec des couleurs qui ont le velouté des scènes de Proust. »

Jean-Louis Vaudoyer, ami de Proust, « goûte la succulence de la matière et de la couleur chez Vermeer ». Il a eu beaucoup d’échanges épistolaires avec Proust. « Vermeer, c’est Proust peut-être », se demande Sylvie Bethmont. Malgré tout, deux univers distincts se font face : celui de Bergotte et celui de Vermeer. « La dimension spirituelle est présente étonnamment chez Proust à travers cette céleste balance, chargeant sa propre vie », mentionne la conférencière. Proust écrit la nuit dans le silence. André Maurois dit de Vermeer « qu’il peint avec des couleurs qui ont le velouté des scènes de Proust ». Vermeer ouvre le regard sur le monde entier même si très justement « la peinture de Vermeer est fine et floue », comme le mentionne Daniel Arasse. Il peint selon les principes de la camera oscura en poussant la logique de cette optique jusqu’à l’absurde : des petites taches blanches sont présentes sur ses tableaux. Le rendant assez proche de ce point de vue des impressionnistes, contemporains de Proust.

« Le style n’est pas une question de technique mais de vision. L’art véritable n’a que faire de tant de proclamation et s’accomplit dans le silence. »

« Chez Vermeer, elle résulte d’un jeu magnifique entre les allégories réelles et les allégories cachées (allégorie de la foi, de la peinture…), sa peinture est une description toujours renouvelée de la réalité, une poésie muette. La peinture est “cosa mentale” », ajoute Sylvie Bethmont.

À son tour, Robert Churlaud donne à entendre Proust autrement. Il invite à rentrer « dedans », à lire la prose de l’auteur à haute voix en la contemplant. Les épisodes de la petite madeleine, du coquillage et de la tasse de thé permettent d’entrer dans cet univers à part. Car, dit-il « la peinture et la littérature servent à nous rendre heureux ». « Le style n’est pas une question de technique mais de vision. L’art véritable n’a que faire de tant de proclamation et s’accomplit dans le silence. » Il fut difficile ensuite de rajouter autre chose sinon que l’auditoire n’a eu qu’une envie : redécouvrir Proust et sa prose. Et bien sûr les splendides univers de Vermeer.

L.L.

Article paru dans les D.N.A. du 24/12/1016