Spirituelles couleurs

janvier 23rd, 2013 § Commentaires fermés sur Spirituelles couleurs § permalink

Grande affluence à la chartreuse pour la conférence de Jérôme Cottin, historien de l’art et professeur de théologie protestante à l’Université de Strasbourg qui a captivé l’auditoire avec un sujet sur la spiritualité de la couleur dans l’art contemporain.

Force est de constater que les couleurs prédominantes ont changé au fil des siècles. « Ainsi au moyen âge, le rouge et l’or primaient sur les autres (cf. peintures de Duccio). Le bleu et le vert n’existaient presque pas. Le jaune était la couleur de l’infamie et de la trahison alors qu’aujourd’hui, c’est la couleur à la mode ! » détaille Jérôme Cottin. Depuis les nabis et les fauves, la couleur vive est utilisée mais l’expressionnisme, né presque en même temps, en Allemagne vise son pouvoir expressif. « Ainsi, le peintre allemand Emil Nolde utilise des couleurs criardes et rompt avec le code des couleurs. Pour lui, la couleur a une fonction psychologique. Il associe ainsi dans le Christ à Béthanie de 1910, le rose et le rouge, le violet et le bleu. La couleur expérimente l’intensité d’une émotion. La couleur c’est la force, la force c’est la vie, », dit-il. La couleur est présente partout aux débuts de l’art abstrait en Europe, en Allemagne, en Russie, aux Pays-Bas ou encore à Paris. Vassili Kandinsky en est un élément singulier. D’origine russe, la pratique de la couleur l’amène progressivement à épurer les formes. La couleur portée par une forme ne correspond plus à un objet précis. Il est l’auteur du spirituel dans l’art en 1913. Il a aussi un grand intérêt pour l’école du Bauhaus. Orthodoxe, il a une spiritualité très ancrée et déclare que « la couleur offre des possibilités illimitées ; elle servira le divin. La couleur correspond à une nécessité intérieure. Il s’agit de se consacrer d’abord à elle seule. Pour lui, le jaune est terrestre, le bleu céleste, le noir et le blanc sont des absences de couleur, le rouge agit sur l’intériorité, le violet s’éloigne de l’homme. » Ainsi s’exprime Kandinsky. « Lorsqu’on laisse les yeux courir sur une palette couverte de couleurs, un double effet se produit : un effet purement physique, c’est-à-dire l’œil lui-même est charmé par la beauté et par d’autres propriétés de la couleur ou l’œil est excité… ou calmé ou rafraîchi. […] Le deuxième résultat primordial de la contemplation de la couleur provoque une vibration de l’âme ».

« Mondrian vivait de presque rien comme un moine dans sa cellule »

Pour Piet Mondrian, seules les horizontales et les verticales comptent. Ni courbe ni perpendiculaire dans son œuvre. Il utilise le bleu, le rouge, le jaune, le blanc et le noir. Il exprime la couleur par un moyen plastique purement pictural en peinture plane et dans le plan. L’aspect plat fait paraître les choses comme plus intérieures. C’est un strict calviniste, chez lequel il n’y a pas d’images. « Il va vers une ascèse toujours plus grande. Son œuvre est un cheminement intérieur, une quête de la forme pure, du même ordre qu’une révélation d’ordre spirituel. Mondrian vivait de presque rien comme un moine dans sa cellule. » Aux Etats-Unis, Mark Rothko, ne voulait pas qu’on le qualifie de coloriste, il voulait créer une paix méditative. Ses compositions à l’huile se présentent à partir de 1950 comme la juxtaposition de deux rectangles horizontaux de couleur différente se détachant sur un fonds monochrome. Le contour des rectangles n’est pas fini, donnant une impression de flou rappelant le sfumato de Léonard. La touche laissée visible donne une résonance particulière à la couleur, propre à provoquer l’émotion par la contemplation. Moins connues, il est aussi l’auteur de peintures entièrement noires pour la chapelle de Rice Université. Malheureusement, il se suicide en 1970.

Enfin, Klein utilise systématiquement un bleu monochrome sursaturé de pigments. « Son art incarne la matière et l’esprit, le spirituel et l’infini. Pour lui, la vie est fixée par la trace de la vie-même. Il invente le concept du portrait-relief avec celui d’Arman. » Et pourtant le bleu n’est pas une couleur liturgique. Jérôme Cottin fait découvrir le travail d’artistes allemands Adrien Frutiger et Marie-Luise Frey sur le cycle liturgique. Autour du jaune et de l’or (pour les grandes fêtes Noël et Pâques…), du violet (Avent et Carême), du rouge, (passion du Christ ou Pentecôte), du vert pour les temps ordinaires, les artistes peuvent investir un lieu et faire tout changer avec la couleur et la lumière tout en restant dans un code de couleurs traditionnelles. Une voie originale à explorer et réinventer pour faire vivre autrement nos églises !

L.L.

Article paru dans les DNA du 1er mars 2013.

Denis, « peintre de l’éternel »

janvier 4th, 2013 § Commentaires fermés sur Denis, « peintre de l’éternel » § permalink

Arts et cloître recevait un franciscain et historien de l’art, dernièrement. Sa conférence portait sur Maurice Denis, un « grand » artiste méconnu, qui se voulait « peintre de l’éternel ».

 

Jean-Jacques Danel, franciscain et historien de l’art, venu de Lille, a su captiver son public, brosser un portrait précis de Maurice Denis, peintre aux multiples facettes, théoricien de l’art nabi, décorateur, fondateur des ateliers d’art sacré (*). Il a su rendre compte de l’usage particulier qu’il faisait de la couleur à travers une conférence intitulée « Entre tradition et modernité, Maurice Denis 1870-1943) : à la recherche d’une voie nouvelle ».

« Il faut que je sois peintre chrétien »

À 13 ans, Maurice Denis a une idée précise de sa vocation : « Il faut que je sois peintre, peintre chrétien. Je sens qu’il le faut. » C’est un lycéen, assez doué pour l’art et la littérature au point qu’il entre à l’école des Beaux-arts à 18 ans. Il y rencontre Paul Sérusier, qui a séjourné à Pont-Aven auprès de Gauguin, à l’automne 1888. Sérusier est l’auteur d’un fameux tableau : le Talisman. Désormais, le rôle de la peinture est tout autre et va au-delà de la simple représentativité. D’où le nom de « nabis », qui signifie prophètes d’un art nouveau en hébreu. Ils ne veulent plus imiter la nature et recherchent d’abord « une démarche intérieure » pour la traduire.

Ce petit groupe de peintres est situé dans le quartier du Montparnasse. Couleurs vives en aplats, refus de la perspective, influence de l’estampe japonaise, cloisonnement des motifs et arabesques en sont les principales caractéristiques. Si Denis copie beaucoup les anciens, il regarde aussi ce que font les autres autour de lui. Outre Gauguin et son œuvre, il est marqué par la peinture de Puvis de Chavannes qui essaie de trouver une autre inspiration pour l’art chrétien.

Denis, lui, fonde la théorie des nabis sur la peinture. Ainsi, il faut « se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », écrit-il en 1890 dans Art et Critique. Dans la peinture de Denis, se trouvent aussi beaucoup de couleurs pâles, du blanc, du rose. Les couleurs doivent aussi suggérer une expérience de l’ordre du spirituel.

Ainsi en est-il aussi dans un registre différent, de la quête qui transparaît dans les sept panneaux de la légende de saint Hubert réalisée pour le baron Cochin. Pour le peintre, l’arabesque et les touches de couleur, lui paraissent suffire à l’abstraction d’un tableau. Les arbres ont une grande importance dans sa peinture. Il rencontre sa future femme dès l’école des Beaux-arts : Marthe. Laquelle sera sa muse et son grand amour. Il ne modèle plus les chairs, mais adopte un parti pris très décoratif. Serge Chouchkine, collectionneur russe réputé, achète en même temps que des Matisse ou Picasso, une visitation de Denis aux motifs de treille avec fleurs et fruits, allusion à la fécondité de toute vie. « Dans sa vie privée, comme dans son métier de peintre, Denis suggère d’accueillir ce que Dieu donne, ce que la vie donne », indique le conférencier. En 1909, il fonde l’Académie Ranson où il enseignera pendant près de dix ans. Il participe à la décoration de prestigieux lieux parisiens comme le théâtre national de Chaillot ou le Petit-Palais.

Peintre de l’éternel

Il décore la coupole du théâtre des Champs-Élysées. Il reçoit sa première grande commande pour l’église du Vésinet. Il réalise aussi le programme iconographique de nombreuses églises parmi lesquelles celle du Raincy, première église en béton.

Maurice Denis meurt en 1943 renversé par un camion. Après la Première Guerre mondiale, son œuvre a fait l’objet de nombreuses attentions et rétrospectives.

Pas épargné par la vie, le peintre écrit à la fin de son existence : « Mes angoisses, mes déceptions, la mort les abolira… Je suis celui qui veut être le peintre de l’éternel. »

(*) Avec Georges Desvallières, le 5 novembre 1919

L.L.

Article paru dans les DNA du 21 février 2013.