L’espace du pardon

janvier 22nd, 2012 § Commentaires fermés sur L’espace du pardon § permalink

« Cultiver la lumière et ouvrir l’espace du pardon : le reniement de saint Pierre d’un élève du Caravage » : tel était l’intitulé de la cinquième conférence Arts et cloître, donnée à la Chartreuse par Colette Nys-Mazure, écrivain et poète.

Venue tout exprès de Belgique, Colette Nys-Mazure a toujours beaucoup apprécié l’art et le travail avec des musiciens ou des peintres.

Elle aime « discerner l’invisible dans le visible, car nous vivons beaucoup de l’écume en oubliant la vague », dit-elle.

En empruntant les mots de Le Clezio, elle ajoute : « Être vivant, c’est d’abord savoir regarder, c’est la première jouissance effective de l’être vivant ». Elle est l’auteur d’un petit ouvrage consacré à un tableau de la chartreuse de Douai, pour lequel elle a eu un vrai coup de cœur : Le reniement de saint Pierre d’un émule du Caravage, pensionnaire de Saraceni (*).

Il met en scène deux personnages selon un épisode de l’Évangile : saint Pierre qui vient de renier Jésus par trois fois avant que le coq chante et une jeune servante qui l’a reconnu et vocifère face à son déni. (**)

Dans ce tableau du musée de Douai, sur fond sombre, Pierre, tout ratatiné, est dominé par la servante, à la coiffe blanche et à la robe vermillon, en pleine lumière, qui crie.

« Pierre plus âgé que dans notre imaginaire »

Il est dans la pénombre, peint dans des tons sourds, sauf une partie de son crâne, de sa ceinture blanche, des plis de sa couverture et d’une de ses mains, allusion à un autre passage de l’Évangile : « Quand tu seras vieux, un autre nouera ta ceinture et t’emmènera là où tu ne voulais pas aller (***) ».

Colette Nys-Mazure est entrée dans le tableau et s’en est laissé imprégner « Pierre est plus âgé que dans notre imaginaire, c’est le parti pris du peintre. L’inspiration du peintre est-elle le fruit d’une longue observation ou d’une expérience fondatrice ? […] Le reniement est un fait violent, grave, mais ne sommes-nous pas tous les auteurs de mille petits reniements au quotidien ? », interroge-t-elle.

Elle met en exergue avec un texte de Marie Noël, le fait que dans nos vies, « nous sommes souvent déçus ou décevants pour les autres. Et que par conséquent, nous traînons de nombreux remords. Nous n’aimons pas assez ou ne sommes pas aimés comme nous le voudrions. Et nous sommes tantôt à gauche, comme Pierre, ou à droite, comme la servante. »

Fascinée par ce dialogue à deux visages et quatre mains, la conférencière nous guide, au-delà du drame, l’espace du pardon. Au centre de ce tableau, les quatre mains jouent un dialogue tout autre que l’apparence des choses. Les mains de Pierre devraient être ridées, mais celle qui va en direction de la servante est déjà rajeunie par ce qui est en train de se passer au fond du cœur de Pierre. Il existe en l’homme cette capacité à croire en l’amour inconditionnel. Pierre va aller au-delà du reniement, vers l’acquiescement à la faute, puis vers le pardon. « Au-delà de nos propres égarements, nous devenons capables de bondir dans l’espace du pardon, une aire pour notre propre croissance spirituelle. Si Judas a couru se pendre, Pierre a cru en la possibilité du pardon et a été cette pierre angulaire de l’Eglise ».

Et pour conclure, elle emprunte ces mots au poète Jules Supervielle : « Encore frissonnant sous la peau des ténèbres, tous les matins, je dois recomposer un homme avec tout ce mélange de mes jours précédents, me voici tout entier, je vais vers la fenêtre… épargne ce que j’ai d’étoilé en dedans ». Une invitation poétique et optimiste à l’unité malgré nos contradictions et une foi en l’homme à déplacer les montagnes.

(*) collection Ekphrasis aux Editions Invenit, 2011,9 € (**)cf. Matthieu 26, 69-75. (***) Jean 21, 18

L.L.

Article paru dans les DNA du 4 mars 2012.

La Trinité dans l’art, un sujet à réinvestir

janvier 10th, 2012 § Commentaires fermés sur La Trinité dans l’art, un sujet à réinvestir § permalink

François Boespflug, dominicain, historien de l’art et professeur de théologie catholique, a su captiver son auditoire avec les résultats d’une étude de près de 35 ans sur Dieu et le mystère de la Trinité dans l’art occidental.

Grâce à un riche échantillon d’images, François Boespflug a réussi le tour de force de présenter une synthèse de son étude, le temps d’une conférence.
« L’histoire des images de Dieu est un révélateur des représentations collectives de la vie, de la mort, de la beauté, de l’honneur, de la dignité, du divin et de l’humain, du pouvoir et du bonheur ultime… », a-t-il notamment indiqué.

«Aujourd’hui, la question de la représentation du divin chrétien se pose en termes nouveaux»

Si le Christ et la Trinité dans l’art sont presque indissociables, la Trinité dans l’art est moins connue et plus difficile à aborder, d’où l’intérêt de cette conférence. De la colombe au triangle, en passant par les trois mêmes personnages jusqu’à la compassion du Père, les artistes ont réagi différemment selon les périodes. La transmission s’effectue sans difficultés majeures, du temps des apôtres, mais il faudra près de mille ans pour que les choses s’approfondissent et se fixent en Église à propos de la Trinité.
« Si le christianisme est une religion monothéiste, le Dieu chrétien est de trois tenants, trois personnes distinctes en l’unité d’une seule nature, essence ou substance qui sauve, sanctifie et béatifie. Les trois font tout en même temps ».
Il ajoute : « Le mystère de la Trinité est hors de portée de la raison et n’est accessible que par la révélation, notamment dans le Nouveau Testament (prologue de Jean, baptême de Jésus). L’art est une sorte de prolongement de la vision des prophètes », précise-t-il.
Curieusement, La Trinité ne concernait pas les images d’art au départ, au cours des deux premiers siècles de notre ère, parce que cela allait de soi. Les six premiers siècles de l’art chrétien (III e au VI e siècle) voient l’apparition progressive d’images du Christ en tant que Dieu, et de quelques images trinitaires, mais non d’images durables de la Trinité », indique François Boespflug. Les principaux défenseurs de l’image (Damascène, Nicéphore, Théodore) et le décret du concile Nicée I de 787 plaident en faveur de la règle du christomorphisme à savoir : on ne peut représenter Dieu que sous les traits du Christ, le Dieu fait homme « ce qui tend à exclure toute image de la Trinité mais non pas toute image trinitaire », dit-il.
Puis du IX e au XII e siècle se produit un foisonnement d’images oubliant le décret de Nicée II. La liberté reconnue aux artistes permet d’explorer les ressources du visible pour dire l’invisible du XIII e au début du XV e siècle. « La clef de voûte de Dieu, le père en vieillard, non légitime au niveau théologique, a permis à l’imagerie occidentale de la Trinité de s’édifier, mais les principales images qui ont eu cours en Occident ont été produites hors de toute régulation ecclésiale. Les images de la Trinité sont pour la plupart plus ou moins litigieuses et ne font pas même l’unanimité parmi les théologiens catholiques. Le seul texte du magistère romain qui en parle, celui du pape Benoît XIV, est tardif (1745) et évasif ». Au siècle des Lumières, d’autres thèmes prévalent : mythologie, peinture légère…
Dans la seconde moitié du XX e siècle, l’iconographie de Dieu et de la Trinité dans l’art s’effondre « non seulement à cause de la sécularisation de la culture, mais aussi à cause de sa fragilité constitutive ».
Aujourd’hui, la question de la représentation du divin chrétien se pose en termes nouveaux à l’époque de la mondialisation et du web.
« Les images de Dieu sont allées trop loin dans l’anthropomorphisme ». Il s’agit aussi de se réapproprier le dogme de la Trinité. « Les croyants chrétiens ont pour tâche de dire et de peindre la Trinité de façon à ce que ses images ne soient pas ressenties comme des enfantillages, de grossières rechutes ou de simples provocations entre confessions chrétiennes ou monothéismes », conclut-il.

L.L.

Article paru dans les DNA du 9 février 2012.

La beauté intérieure du Greco

janvier 10th, 2012 § Commentaires fermés sur La beauté intérieure du Greco § permalink

Belle performance d’Emmanuel Rondeau qui, par son érudition passionnée et sa simplicité, a su faire redécouvrir l’intériorité et la grande modernité du Greco, lors de la troisième conférence du cycle organisé par Arts et cloître.

Venu de Londres, ancien élève de l’Institut des Arts Sacrés de Paris, Emmanuel Rondeau introduit sa conférence par un extrait d’une lettre d’Armel Guerne (traducteur de Shakespeare) à Dom Claude, moine de la pierre qui vire. « Un poème ne commence à exister que lorsqu’il rentre dans la chaleur d’un cœur et sourdement habite son silence. »

De la même façon, ajoute le conférencier, « les grands peintres vivent par notre regard et Greco en est la démonstration.Il fut longtemps ignoré en Espagne comme ailleurs; les tableaux du peintre au musée du Prado comportaient sur leur cartel un simple numéro d’inventaire.

En 1898, Miguel de Unamuno, dans L’Essence de l’Espagne, n’en fait aucune mention. Quant à Théophile Gautier qui l’a redécouvert, son voyage en Espagne recense deux œuvres du Greco : La Sainte Famille et Le Baptême du Christ où il qualifie l’art du peintre de « doté de peu de raison, de puissance maladive ».

La première exposition eut lieu en 1903 au Prado. Et pourtant ce peintre connut beaucoup de succès à la fin de sa vie de 1576 à 1614 et fut à Tolède le champion d’une peinture monumentale dès son arrivée. Mais qu’avait-il fait auparavant ?

Il voulait repeindre la chapelle Sixtine !

Né en Crète, il peint à la manière byzantine et y reste jusqu’à l’âge de 26 ans puis il vient se former en Italie à Venise auprès des plus grands : Titien, Tintoret, Bassano. En 1570 il est à la cour du cardinal Farnèse à Rome d’où il part en Espagne six ans plus tard. L’une de ses premières œuvres à Tolède est L’Arrestation du Christ au Jardin des oliviers peint de 1577 à 79.

« L’organisation y est puissante et encore très inspirée par l’Italie. Curieusement, le Greco s’inspire de la musculature de certaines œuvres de Michel Ange qu’il n’apprécie pas du tout puisqu’il voudra repeindre la chapelle Sixtine !

De 1586 à 1588 il peint au couvent de Santo Tomé un grand tableau d’autel avec la légende du comte d’Orgaz. Enfin Greco a énormément traité le thème de saint François, à telle enseigne que la seule gravure éditée du vivant du Greco était une gravure du saint ».

Emmanuel Rondeau souligne l’importance du franciscanisme dans le mouvement de la Contre-Réforme, notamment dans la péninsule ibérique, et le rôle moteur qu’il a joué dans le renouveau de la piété populaire avec la vénération de la crèche et le retour à la foi et à une charité plus authentique.

Si saint François fut l’initiateur et l’inventeur de la crèche, Greco saisit à merveille l’esprit de dépouillement du saint ou de certaines nativités ou adoration des bergers. « Gréco traduit l’élan vers le spirituel par l’étirement des silhouettes pour nous mener au cœur de la beauté intérieure. L’influence qu’il a eue sur la peinture moderne (Demoiselles d’Avignon de Picasso) est considérable ; le modernisme de sa touche et la qualité de sa facture nous laissent muets d’admiration ».

L.L.

Article paru dans les DNA du 18 déccembre 2011.

Dans l’univers de Chagall

janvier 10th, 2012 § Commentaires fermés sur Dans l’univers de Chagall § permalink

La deuxième conférence du cycle d’Arts et cloître était consacrée à Chagall. Elle était donnée par Madeleine Zeller, conservateur de bibliothèque et photographe, au caveau de la Chartreuse, devenu une fois de plus bien exigu.

Madeleine Zeller a montré avec talent et détails combien Chagall a aimé le vitrail et y a excellé. « On a l’impression que Chagall est né pour le vitrail. Pour lui, cela a l’air tout simple. La matière, la lumière pour une cathédrale ou une synagogue, c’est une chose mystique qui passe par la fenêtre ». S’il s’agit d’une de ses dernières œuvres, celle de Sarrebourg en est la plus majestueuse, avec ses douze mètres de haut par sept mètres cinquante de large. Il avait déjà réalisé un vitrail pour l’ONU sur le thème de la paix transposé en tapisserie, trente ans plus tard, conservé aujourd’hui au musée du Pays de Sarrebourg. Dans cette ville de garnison, le député maire et Premier ministre Pierre Messmer avait eu l’idée de demander à Chagall de réaliser un vitrail pour fermer le chœur de la chapelle des Cordeliers, dont la nef vétuste venait d’être abattue. Ce qui fut fait de 1974 à 1976.

Chagall reste un artiste libre à plus d’un titre

Avant cela, l’artiste avait déjà réalisé des vitraux au plateau d’Assy, à New York, à Zurich, à Reims et à Mayence. Né à Vitebsk dans l’actuelle Biélorussie, Chagall (1887-1985) est « habité par la Bible, même s’il a été élevé dans la religion juive. » Il a réalisé tout un cycle de gravures de la Bible.

L’œuvre de Chagall fait parler, et renouvelle le thème de l’arbre de vie et du couple originel, avec ce bouquet multicolore flamboyant qui s’enracine dans l’ancienne chapelle de Sarrebourg.

Il y célèbre la beauté de la paix à travers l’amour. Chagall reste un artiste libre à plus d’un titre par rapport à ses sources et à ses réalisations : ainsi, Adam et Eve sont tentés ensemble, tandis que le serpent s’insinue dans la composition. Il réunit l’iconographie chrétienne et la culture hébraïque et est fasciné par la figure du Christ.

Madeleine Zeller a aidé à décrypter l’iconographie complexe et énigmatique de l’œuvre de Chagall, qui a toujours plusieurs sens et s’inscrit dans un temps continu confondant passé, présent et futur. Elle a mis en avant l’importance de la couleur chez Chagall, qui disait : « Dans une seule vie, la couleur qui donne sens, c’est l’amour ». Elle a enfin montré l’amitié qui unissait Charles Marq, maître verrier, à Chagall et le travail technique considérable de celui-ci pour amener des nuances sur des verres doublés gravés à l’acide fluorhydrique et réaliser « l’enflammement à mettre au monde la vision du peintre » pour créer « cette cloison transparente entre mon cœur et le cœur du monde », tel que Chagall définissait le vitrail.

L.L.

Article paru dans les DNA du 10.12.2011.